Michel-Bouvet
Entretien avec Michel Bouvet, créateur d’images iconoclastes

Partout dans Paris, en province, sur les murs de métro, les colonnes Morris et les programmes en tout genre

Drôle de métier que celui d’affichiste dont le nom lui-même semble évoquer des siècles plus lointains. C’est pourtant la profession qu’exerce avec talent le reconnu Michel Bouvet, créateur des affiches phares du théâtre des Gémeaux, de la Pépinière théâtre, des rencontres d’Arles et bien d’autres. Artiste volubile et passionné, nous l’avons rencontré dans son atelier près de Bastille. Peintures (a)temporelles d’une certaine époque et d’une certaine culture française, Michel Bouvet nous rappelle à juste titre qu’une affiche de théâtre est un gage de mémoire : quand tout est fini, l’image reste.

Michel Bouvet est un baroudeur. Polyglotte, curieux et insatiable besogneux, son travail traverse plusieurs décennies avec un talent toujours renouvelé. Sans connaître son nom, les passants ont déjà forcément vu ses affiches à la patine inimitable. Il est considéré à l’étranger comme le digne représentant du graphisme français. À la fois artiste (officiel) et théoricien (officieux) de son art, nous avons pu partager avec lui un moment de convivialité et d’intelligence, des affiches gigantesques dans le dos et de l’audace à revendre.

Comment devient-on affichiste ?

Michel Bouvet : Comme on dit  :  « J’ai toujours décidé. » J’ai fait l’école des Beaux-Arts à Paris en section peinture. Je me destinais à être artiste. Et puis, j’ai fait un voyage qui s’est révélé très important pour moi. À noël 1977, je suis partie avec ma compagne à Pragues (donc derrière le rideau de fer). Nous sommes arrivés dans une ville déserte, sous la neige, pas de voitures, les gens refusaient de parler, etc. Mais une chose m’a beaucoup frappé : sur les murs de Pragues, il y avait des affiches multicolores magnifiques. Je pense que ça a été le point de départ de ma vocation. J’ai photographié Pragues et, une fois revenu à Paris, j’ai montré mon travail aux grandes revues photographiques de l’époque. J’avais 20 ans. Et elles m’ont toutes publiées dans des portfolios parfois de seize, vingt pages. Je me demandais si j’étais photographe, si j’étais peintre ! Tout ça a constitué une sorte de socle mental en liant à la fois  mon envie de faire de l’image (par la peinture, le dessin, la photographie) et la typographie.

Puis en 1981, un ami sérigraphe à la maison des Arts de Créteil m’a dit qu’ils cherchaient un nouveau graphiste. Il y a avait une quinzaine de candidats mais je ne sais pour quelle raison, ils m’ont choisi. Ce fut le début d’une aventure car la maison des Arts de Créteil était à ce moment-là l’une des plus grandes maisons de la culture de France, sous la direction de Jean Morloch. Il y avait du théâtre, de la danse, de la musique, du jazz, de l’opéra, de la poésie, du cinéma, du rock : il y avait tout. Tout. Ce serait impossible maintenant qu’un type confie toute la communication d’un tel lieu à un jeune de 25 ans. Ensuite, tout s’est enchaîné. Ils m’avaient aménagé une sorte d’atelier dans une ancienne loge. Je travaillais beaucoup. J’ai développé à côté de Créteil une clientèle hétérogène culturelle qui venait de toute la France, basée essentiellement sur le théâtre.

En 1992, le théâtre des Gémeaux m’a confié l’ensemble de sa communication : vingt ans de fidélité cette année – c’est énorme dans ce métier. J’ai fondé un atelier. Mes activités sont devenues multiples ! Mais mon goût pour l’affiche est toujours le même. Ce que je trouve tout à fait miraculeux et spectaculaire, c’est le fait de faire toujours autant d’affiches dans un contexte qui est quand même difficile. L’affiche a tendance à être considérée de manière différente par rapport à d’autres décennies.

Qu’est-ce qui a changé selon vous ?

M. B. : Premier constat, il y a moins d’argent dans la culture. Deuxième constat, je pense que les mentalités ont beaucoup changé. Par exemple, j’ai eu la chance de démarrer dans les années 80. En mai 1981, François Mitterrand et Jack Lang ont été élus et ont multiplié le budget de la culture par deux. C’est évident que l’époque était beaucoup plus favorable. On était à un moment de découverte, d’enthousiasme, d’envie. L’affiche accompagnait toute cette nouvelle génération de gens : la nouvelle danse française, le rock français… Aujourd’hui, je dirais que les choses se sont stabilisées, institutionnalisées (dans le bon sens du terme aussi d’ailleurs). L’activité d’affichiste est totalement anachronique. Quand on dit affichiste, on a l’impression de se retrouver à la fin du XIX e siècle. C’est assez curieux parce qu’on a le sentiment d’être à la fois le reflet d’une autre époque et d’être en  même temps complètement dans l’époque.

Il faut donc que l’image créée frappe juste ?

M. B. : L’affiche, on ne peut pas se tromper. Le défi, à chaque fois, c’est de réussir à retenir l’attention du spectateur, du passant, du public, en un quart de seconde. Hier, je lisais un texte de Roland Barthes qui disait que toute image publique est une propagande. Je pense que c’est ça : nous sommes propagandistes. Il faut sans cesse prendre du recul sur soi-même et se mettre à la place des autres. C’est-à-dire changer de point de vue en permanence et se dire : « Qu’est-ce qu’il fait que je vais susciter l’attention, la curiosité de telle ou telle personne ? »

Comment préparez-vous l’affiche, alors que vous n’avez pas pu encore voir la pièce ?

M. B. : En fait, c’est très simple. Effectivement, les pièces ne sont pas créées dans 99 % des cas. Donc je lis le texte. Comme je dis souvent, la première fois que je lis un texte je ne le comprends pas. Le théâtre n’est pas fait pour être lu, il est fait pour être joué. La deuxième fois, je relis le texte et avec un peu de chance, je le comprends. Et la troisième fois, je relis le texte, et là, je l’annote. Je cherche des points d’ancrage possibles pour trouver des concepts qui puissent être communiqués à l’extérieur. Je dessine une douzaine voire plus d’esquisses parmi lesquelles mon client va en choisir une. Et à partir de là, on développe toute la production liée à la conception de l’affiche. Pour moi, c’est un travail très long et surtout très sérieux. Par exemple, pour Crimes et châtiments, j’ai relu les huit cents pages du livre. Parfois je rencontre les metteurs en scène…

Dans votre travail, s’agit-il d’identifier un théâtre grâce à ses affiches ?

M. B. : La complexité de notre travail, c’est qu’on a très peu de retour. Mes affiches sont parfois vues par des centaines, des milliers voire des millions de personnes. Paradoxalement, 0,01 % d’entre eux me connaissent. C’est très étrange. Ces théâtres en question sont contents de leur image car elle est repérable. Après, comment les gens réagissent dans la rue, si cela leur donne envie ou non, je n’en sais rien. Tout ce que je sais, c’est qu’a priori la Pépinière et les Gémeaux ne sont pas en train de s’écrouler. Quelle est la part de communication via l’image pour un théâtre ? C’est complexe. Je pense en tout cas que pour la Pépinière, cela provoque la curiosité d’un certain public qui s’est dit qu’il devait s’y faire des choses singulières et anachroniques. Ça a dû aider à la reconnaissance du lieu – qui est un petit théâtre de trois cent places comparé aux mastodontes parisiens. Pour les Gémeaux, les affiches ont contribué à leur donner une image récurrente et assez exigeante. Mais ça, c’est ce que moi je ressens. Ce qui est important pour moi, c’est de continuer à encourager via cette « propagande » les spectateurs à venir au théâtre, à éveiller leur curiosité – ce qui me paraît plus intéressant que les encourager à manger des raviolis ! Encore que, vendre du camembert AEC, ce n’est pas le problème. Il s’agit juste d’être en accord avec ses convictions. Et pour moi, le théâtre, c’est le prolongement de mon goût pour la littérature, les voyages. J’espère ne pas être un simple prestataire de services mais bien un créateur au service de l’œuvre.

Quelles sont vos références de travail ? Vos inspirations ?

M. B. : Mes grandes influences qui font sans doute la singularité de mon travail par rapport à d’autres, c’est mon goût immodéré pour la peinture. Mes maîtres sont Matisse, Fernand léger, Dubuffet, Jackson Pollock, Jean-Michel Basquiat. Des artistes qui tout d’un coup ont inventé un vocabulaire de formes et de couleurs qui me correspondent. J’ai été très inspiré aussi par la photographie qui m’a sans doute beaucoup influencé dans l’art du cadrage. N’ayant pas été formaté au graphisme, j’ai dès le départ pris beaucoup de libertés. J’ai fait beaucoup d’erreurs. Mais cela a permis de faire émerger un mode d’expression un peu différent. Pour moi, la communication visuelle est devenue le prolongement de l’art. Quand on me demande si je suis artiste, en dehors du fait que je me fous de savoir si je le suis ou pas, je dis oui. Pour moi, il n’y a absolument aucune différence entre le fait de créer un tableau qui est dans un musée ou de créer une affiche qui est dans la rue. La différence, c’est que je suis au service d’une commande que je dois respecter. Il y a des règles. Et ces contraintes, j’essaye d’en faire des libertés.

Selon vous, qu’est-ce qui peut rendre une affiche « inoubliable » ?

M. B. : Inoubliable, il faut être très prudent avec ce terme…

En tout cas : frappante !

M. B. : Je pense qu’elle est frappante à partir du moment où elle revêt un caractère d’universalité. Le propos, c’est d’être capable de parler à toutes les classes sociales mais également à toutes les cultures. Cette universalité est basée sur un vocabulaire assez simple : l’utilisation de symboles identifiables par tous, que l’on peut appliquer ou détourner. La deuxième façon de procéder, c’est d’utiliser l’humour pour rire à la fois des autres et de soi-même. Mais il n’y a pas un mode d’emploi particulier. Ce qui a été révélateur pour moi, c’est de constater que mon travail pouvait être compris sur tous les continents : de la Chine au Brésil en passant par l’Afrique. Ce qui distingue l’affichiste, c’est sa capacité à synthétiser en une formule visuelle quelque chose d’une extrême complexité.

L’une de vos affiches résume bien ce que vous venez de dire : Eldorado, avec son cornet de glace et sa boule de cactus.

M. B. : Oui, Eldorado ! Ça, c’est ce qu’on appelle un tube. C’est une affiche qui a été primée. Je pense qu’Eldorado fait partie de ces affiches qui sont une synthèse visuelle du titre, de ce qu’on suppose de la pièce et de l’imaginaire. Eldorado, ça évoque Las Vegas. Je n’ai joué au fond que de la métaphore en opposant deux idées qui sont apparemment inconciliables : le cornet de glace et le cactus. Et la représentation quasi sonore du titre qui fait écho. Ça fait partie des quelques affiches dont on se dit que les gens s’en souviennent peut-être.

L’affiche est-elle le premier accès au spectacle ?

M. B. : À la Pépinière, ils m’ont dit une phrase très juste. C’était rigolo car c’était la première fois que les gens l’exprimaient – et d’une façon très sincère.  « Tant que l’affiche n’existe pas, le spectacle n’existe pas. »  Si on avait pu le sous-entendre, on ne me l’avait jamais dit ! Cela veut dire que l’affiche est une concrétisation d’une métaphore du temps. Finalement, un spectacle, cela se produit et ensuite cela disparaît. Ce n’est pas comme un film, un livre, un disque… Dans ce monde virtuel, l’affiche est ce qui va rester après (peut-être) et c’est ce qui existe avant. Cela marque l’existence d’un spectacle vivant. Par modestie et distance, je ne l’avais jamais entrevu de cette manière-là. En France, les gens qui font du théâtre sont assez peu soucieux de cet aspect des choses. Mes images produisent du sens. Par exemple, les champignons pour Jacques et son maître.

Vous arrive-t-il d’être censuré ?

M. B. : Oui, c’est arrivé. Par exemple, la pièce Mesure pour mesure avait été coproduite par le théâtre de Toulouse et elle a été censurée :  un sexe féminin en fer, ça ne passe pas. Les Gémeaux ont le courage d’accepter des images qui sont parfois violentes. L’une des dernières, Jan Karski (Mon nom est une fiction), il faut l’assumer. On parle quand même de la Shoah. Il n’y a pas d’équivoque.

Les champignons… C’est assez drôle car des gens sont venus me voir en me disant : « Vous avez vu dans votre affiche : le champignon rose ? On dirait une bite… »  Oui, oui, je sais ! Beaucoup de théâtres refusent cette affiche. Quand vous regardez les images dans Paris, les images sont très soft. Il y a une grande frilosité de la part des directeurs de théâtre. Finalement, mes images sont visibles parce qu’il n’y en a pas tellement d’autres. Et je le regrette. Celui qui faisait des images tout à fait extraordinaires, c’est Michal Batory pour le théâtre national de Chaillot. Il faisait des images magnifiques et on se répondait sur les murs. J’aimais bien ça. Cette idée de ping-pong entre sa manière de faire et la mienne. Mais aujourd’hui, ce que je vois est très formaliste. Nous avons besoin de coups de poings dans la figure de temps en temps avec des images. Qu’elles soient signifiantes et dures comme avec les Gémeaux. Ou qu’elles soient comme un rayon de soleil avec la Pépinière.

Qu’est-ce qui est moteur dans le métier d’affichiste ?

M. B. : Pour moi, être affichiste c’est être au monde. C’est s’intéresser à tout ce qui fait que le monde fonctionne. L’affiche ne peut être que le reflet de ça. Sinon c’est un reflet personnel qui est rapidement inintéressant.  Donc il faut s’intéresser à ce qui se passe, être curieux, voyager. Cela nourrit mon travail.Il faut savoir prendre du recul pour réfléchir et avoir un regard sur le monde. L’affiche de théâtre est pour moi un regard contemporain sur l’état du monde.

Je suis passionné. J’aime assez théoriser sur mon métier. On a trop souvent cantonné le rôle du graphiste dans une exécution publicitaire alors que selon moi, et je le dis souvent par provocation, un affichiste c’est d’abord un intellectuel qui réfléchit à la question qui lui est posée et ensuite un artiste qui va communiquer. Quand je le dis, ça paraît totalement iconoclaste car ce n’est pas ce qui est enseigné. Nous exerçons un métier à la mode mais la mode, elle, passe. Il reste les images. La vraie question, elle est là : « Qu’est-ce qu’il reste dans la mémoire des gens ? »

Crédits photographiques : Xavier Bermudez et Michel Bouvet.

Une réflexion sur “Entretien avec Michel Bouvet, créateur d’images iconoclastes

  1. Je saisis l’occasion de dire à Michel Bouvet combien j’admire ses affiches, qui ont donné aux Gémeaux (pour la spectatrice que je suis) l’image d’un lieu ouvert, où l’on pense, où l’on a la fibre artistique. Une image qui rejaillit sur l’ensemble de la programmation et qui fait que je me dis : si ils ont choisi ce spectacle c’est que ça doit être bien. C’est fort, non ? Contente d’être tombée sur cet entretien : bonnes questions, belles réponses.

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