Jusqu’au 16 mars 2012, Théâtre 71 de Malakoff

En Occident, Abulkacem fait partie de ces noms auxquels collent une bonne poignée de clichés sur les émigrés. Prince des Mille et une nuits pour certains, terroriste pour d’autres, il alimente bien des fantasmes dont Invasion ! nous présente un joyeux florilège. Portée par une mosaïque de personnages, la pièce de Jonas Hassen Khemiri pointe le projecteur sur ces petits dérapages qui alimentent le quotidien de nos sociétés multiraciales. Est-ce si difficile d’accepter l’autre ?

Invasion ! interroge notre rapport à l’étranger, à la différence. Et ça grince, ça appuie là où ça fait mal et notre bonne conscience en prend pour son grade. Car qui n’a pas laissé échapper, un jour, l’une de ces phrases qui nous glacent lorsqu’elles sont prononcées par d’autres ? Comme lorsque ce journaliste de la pièce se gargarise d’avoir des voisins qui viennent d’Afghanistan mais qui sont très sympas. À cet égard, le début d’Invasion !, qu’on ne dévoilera pas, permet à chacun de placer son propre curseur sur l’échelle de ce qui le dérange. On est piégé, le test est saisissant et le ton est donné. Il ne faut pas espérer s’en sortir indemne. Fil conducteur de la pièce, le mot Abulkacem surgit à tout moment comme le loup sort du bois, catalysant les peurs de l’Occident.

Suédois de naissance mais d’origine tunisienne par son père, Jonas Hassen Khemiri sait bien ce que c’est que de ne pas se glisser parfaitement dans le moule, de répéter son nom dix fois pour que l’autre le comprenne et de se sentir obligé d’expliquer d’où il vient. Son propos a la justesse du vécu, l’ironie en prime. De la petite bourgeoise qui se croit tout permis avec Abulkacem sous prétexte qu’elle lui plaît à cette bande d’étudiants condescendants qui égrène un chapelet de clichés. Ou encore cette traductrice qui se laisse rattraper par son racisme ordinaire pour transformer les propos qu’elle est censée traduire en harangue raciste.

Le registre se fait parfois plus tendre lorsque Abulkacem devient verbe, adverbe ou nom commun dans la langue de son quartier. Mais la bêtise et l’ignorance auto-satisfaites ne tardent pas à ressurgir pour atteindre des sommets avec cette bande d’« experts » lâchés dans une battue médiatique acharnée à la poursuite de l’émigré forcément responsable de tous les maux de la terre. Belle (in)humanité !

Quant au style, si Jonas Hassen Khemiri a choisi le ton d’une comédie débridée, la mise en scène se laisse parfois aller à forcer le trait. Malgré de belles trouvailles visuelles comme ce ballon rouge qui enfle, symbolisant la menace de l’étranger, le propos clairement explicite aurait sans doute encore plus d’écho s’il était porté par un jeu plus nuancé. Alors que la musique live trouve toujours le tempo juste pour ponctuer le texte et lui donner encore plus de résonance, certains personnages adoptent des accents caricaturaux qui finissent par affadir le propos et laisser le spectateur dans une distance bien confortable. Trop confortable.

Invasion ! de Jonas Hassen Khemiri, mise en scène de Michel Didym Théâtre 71.
Avec : Quentin Baillot, Luc-Antoine Diquéro, Zakariya Gouram, Julie Pilod et les musiciens Flavien Gaudon et Philippe Thibault.
Crédits photographiques : Éric Didym.

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