mort_dun_commis_voyageur_thumb
Mort d’un commis voyageur d’Arthur Miller – L’impossible réussite

Jusqu’au 1er avril 2012, théâtre des Gémeaux

Willy Loman est représentant : depuis trente ans, il sillonne les routes du Nord-Est des États-Unis afin de décrocher des contrats pour son patron. Il passe de longues heures au volant, des heures tellement longues que parfois il se perd dans ses pensées et quitte le macadam, accumulant les accidents qui font grimper le prix de son assurance. Un jour, il rentre chez lui alors que ni sa femme ni ses deux grands fils ne l’attendaient : que s’est-il passé pour que le commis voyageur abandonne son démarchage et revienne auprès des siens ? Rien, dit-il, rien. Juste une vie moyenne en train de se déliter. De se dissoudre dans le néant, alors que Willy rêvait de réussite professionnelle et de famille parfaite.

Pour nous raconter l’histoire de cette déchéance horrible par sa banalité, Dominique Pitoiset part de la voiture du représentant. La scénographie est impressionnante, avec ce véhicule renversé, encore fumant, dont s’extirpe un Loman sonné, une mauvaise blessure ensanglantée au front. Toute la pièce va se dérouler à partir de là, les scènes s’enchaînant comme si elles sortaient du cerveau embrumé et légèrement délirant du commis voyageur. Un choix pas inintéressant mais qui ajoute de la confusion à une structure déjà complexe. Mort d’un commis voyageur est construit comme une suite de séquences faisant des allers-retours entre le présent, le passé et les fantasmes de Loman. En déplaçant la narration du pavillon du couple à la scène d’un accident, Pitoiset met l’accent sur le jeu de mise en abîme plutôt que le quotidien oppressant des Loman.

Malgré une distribution bien vue, les comédiens semblent bridés par un rythme qui n’arrive jamais à évoluer. Que Pitoiset prenne son temps pour installer les éléments du récit et pour nous révéler peu à peu les couches de mensonges accumulées – aux autres, à soi-même – ne pose pas problème en soi, mais à aucun moment on ne sent monter le crescendo narratif qui devrait justifier le jusqu’auboutisme final des personnages. De ce fait, le pétage de plomb de Biff, le fils préféré écrasé par ce que son père projette sur lui, tombe à plat, de même que le geste fatal de Willy.

Le capitalisme tueur

Plus de soixante ans après avoir été écrit par Arthur Miller, les thèmes de Mort d’un commis voyageur demeurent d’une actualité brûlante. Le rêve d’une réussite professionnelle arrachée à la force du poignet que l’on fait miroiter à tous mais auquel seule une élite bien connectée aura accès. La pression financière des emprunts à la consommation qui vient peser lourdement sur la dynamique familiale. La peur, voire la honte, du chômage. Une société capitaliste qui bouscule et maltraite les individus tout en leur faisant croire qu’ils sont les uniques responsables de leur destin. S’ils ne réussissent pas, c’est de leur faute, ce sont des bons à rien. Miller décrit et dénonce une machine à broyer les hommes et les femmes.

De ce pamphlet politique et humain, Pitoiset tire un travail soigné mais qui manque de souffle et où l’on regrette de ne trouver aucun écho du monde d’aujourd’hui.

Mort d’un commis voyageur d’Arthur Miller, mise en scène de Dominique Pitoiset, théâtre des Gémeaux.
Avec : Nadia Fabrizio, Dominique Pitoiset, Pierre-Alain Chapuis, Cyrille Henry, Adrien Cauchetier, Adeline Jondot, Christophe Poulain, Tom Linton, Roberto Magalhaes.
Crédits photographiques : Maitetxu Etcheverria.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *