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Thanks To My Eyes de Joël Pommerat – Drôle de drame

Jusqu’au 12 mars 2012, au théâtre de Gennevilliers

Créée en 2002 sous le titre Grâce à mes yeux, la presque nouvelle mise en scène de Joël Pommerat est un opéra construit en étroite collaboration avec le compositeur Oscar Bianchi. L’argument de Thanks To My Eyes est simple : un fils, écrasé par son père omnipotent, tente d’échapper au métier de grand comique auquel celui-ci le destine. Taillé pour Pommerat et selon Pommerat, l’opéra étrange qui en découle n’est pas sans rappeler bien des obsessions narratives et visuelles du metteur en scène. Au terme de ce poème inquiétant, une question demeure pourtant : où diantre s’est envolée l’émotion ?

Drôle de drame que ce Thanks To My Eyes. Éternelle variation autour d’un clown blanc mélancolique, la pièce mêle la poésie au lugubre. Tout y est sombre, désespérément sombre, magnifiquement sombre. Les scénographies de Joël Pommerat se construisent autour de la lumière – ou pour être plus juste avec l’absence de lumière. N’échappant pas à la règle, cette création précise l’espace pour mieux le ciseler. Les visages sont noyés d’ombre, la scène est plongée dans un perpétuel clair-obscur de telle sorte que le fantasme est toujours possible. De ces pénombres fantasmagoriques naissent des personnages insaisissables. Plus que jamais, tout s’esquisse et rien ne se voit : nous sommes à la frontière du rêve et de la réalité.

On saura gré à cet opéra d’explorer l’épure plutôt que le baroque. Parce que l’écriture dramatique va à l’essentiel, Joël Pommerat poursuit avec Thanks To My Eyes le travail entamé avec ses adaptations des contes traditionnels. Les actions des personnages sont préférés au verbe et les métaphores visuelles parcourent la pièce comme autant de balises initiatiques. En évitant ainsi toute psychologie, l’oeuvre de Pommerat est d’une intensité narrative précieuse. L’adaptation en anglais de la pièce finit d’achever ce travail de distanciation. Plus à l’écoute du son des voix que du texte, le spectateur ne quête pas le sens : il le sent.

Beauté austère

Mais l’émotion a ses raisons que la raison ignore. Thanks To My Eyes en manque. Formellement impeccable, l’opéra passe sans toucher. Très contemporains, les airs chantés anihilent toute mélodie identifiable. Il ne faudra donc pas espérer un quelconque tube à la Papageno1. Bien que belle, l’étrangeté de la musique confère à l’histoire une austérité surprenante. La pièce frustre de ce qu’elle ne se libère pas assez des conventions formelles de la beauté – le noeud gordien du chant lyrique. Jusqu’au bout, le trémolo laid se cherche et le lyrisme sans fin se freine. Comme bâti sur une note tenue, Thanks To My Eyes finit comme il avait commencé : dans la perfection – la saveur en moins.

Thanks To My Eyes de Joël Pommerat, mis en scène par Joël Pommerat et Oscar Bianchi, au théâtre de Gennevilliers.
Avec : Hagen Matzeit, Brian Bannatyne-Scott, Anne Rotger, Keren Motseri, Fflur Wyn et Antoine Rigot.
Crédits photographiques : Elisabeth Careccio.

  1. Personnage de La Flûte enchantée de Mozart dont l’air est à lui seul un moment d’anthologie. []

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