Jusqu’au 22 avril 2012 au Studio-théâtre

« On ne meurt pas pour ça », dit le procureur. On ne meurt pas pour avoir bu une canette de bière dans un supermarché sans la payer. Et pourtant un homme  est mort sous les coups des vigiles à l’écart des rayons. Inspiré par un fait divers survenu à Lyon en 2009, Ce que j’appelle oubli est d’abord un texte fort et accusateur de Laurent Mauvignier que Denis Podalydès a choisi de mettre en scène et d’offrir à la conscience des spectateurs.  Il parle pour que l’on n’oublie pas, il s’insurge contre le silence qui accepte et il met des mots pour s’indigner. Et parvient, à force d’énergie, à rendre un souffle de vie à cette victime de l’horreur ordinaire.

Seul en scène sur un plateau nu, Denis Podalydès est le narrateur de ce terrible fait divers. On ne saura jamais qui est vraiment cet homme si ce n’est  qu’il connaissait bien la victime. Il témoigne de ce que fut une vie et de sa cassure nette. Il parle au frère du mort, lui révélant ce que celui-ci a enduré et la fin abjecte qu’il n’a sans doute pas vu venir tant il ne pouvait y croire. Non, impossible, on ne meurt pas pour ça.

Et pourtant, tel fut l’enchaînement grotesque des évènements par la lâcheté de quatre brutes épaisses se prenant pour des justiciers le temps de mettre un homme à mort. L’horreur s’est mêlée au banal et une vie a basculé parce qu’un homme avait soif. On a beau tourner les faits dans tous les sens, on ne comprend pas et rien n’expliquera jamais cela. Alors, les mots de Laurent Mauvignier tenteront de dire autre chose. Ils tenteront de faire revivre celui qui est mort. Ils diront qui il était, ceux qui restent, le déni de ceux qui l’ont tué, les espoirs cassés nets, la pensée jusqu’au bout que tout cela va s’arrêter,  le sang qui coule, le béton froid du sol. Ils diront l’absurdité de la vie, la brutalité de notre société et  la lâcheté des hommes. Ils le diront haut et fort pour que le silence ne recouvre pas cette mort comme on nettoie la scène du meurtre aussitôt le corps emporté.

Un cri politique

Fixant les spectateurs  dans les yeux, pétrifié par la stupidité des faits, le narrateur ne bougera pas pendant tout le temps de la pièce si ce n’est à la toute fin pour se rapprocher du public qu’il prend à témoin de la détresse de celui qui ne veut pas mourir, « pas maintenant, pas comme ça ». Son regard sera souvent hagard  tandis que sa voix dira l’horreur la plus banale. La lumière crue ne variera jamais. Il y a de la stupeur souvent, de l’incrédulité aussi dans la voix mais quelle énergie pleine de vie enflamme cette voix quand elle s’indigne ! Car Denis Podalydès vit son texte avec toute l’humanité qu’il porte en lui, tout le refus de cette société-là. Tout comme Laurent Mauvignier, il fait, à l’évidence, partie de ces indignés que la bêtise humaine prend aux tripes et qui ne se contenteront jamais de hausser les épaules en se demandant « dans quel monde on vit » avant de retourner vaquer à leurs occupations. Puisque la vie reprend parfois trop vite ses droits, Ce que j’appelle oubli milite contre la fatalité qui banalise l’horreur. Longtemps après la pièce, les mots continueront à résonner en chacun comme un souffle infime de vie qui ne veut pas lâcher. Une victoire, si dérisoire soit-elle.

Ce que j’appelle oubli de Laurent Mauvignier, mis en scène pas Denis Podalydès, au Studio-théâtre.
Avec : Denis Podalydès
Crédits photographiques : Christophe Raynaud de Lage, Georges Seguin.

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