Hiroshima
Hiroshima mon amour de Marguerite Duras – Mot pour mot

Jusqu’au 27 avril 2012, au théâtre des Abbesses

Pour faire oublier aux initiés le splendide film d’Alain Resnais, il fallait du culot et un parti pris de mise en scène drôlement insolent. Déjà joué en 2009 au TNB de Rennes, Hiroshima mon amour tient ses engagements sans cependant nous prendre au dépourvu. Voguant entre un théâtre crépusculaire (où la parole est une partition) et un théâtre narratif (où la parole est plus quotidienne), la pièce nous reconfirme que Marguerite Duras est une auteure dont la langue semble prédestinée à la scène. Entendre ses écrits sur un plateau, c’est saisir une poésie singulière : sourde, en recherche et précise.

Comment incarner l’inincarnable : la voix humaine et ses tréfonds ? Parce qu’elle frappe les mots avec une acuité aigue, Marguerite Duras taille aux comédiens un costume théâtral de choix. Son texte se mâche, se répète et se hurle de façon quasi physique. Il est à lui seul un corps qui débarrasse les comédiens de tout apprêt. Pour traduire ce rapport sensuel au mot, Alain Resnais détenait une astuce cinématographique : les gros plans. Découpeurs de chair, ils permettaient d’abstraire les corps et les mots tout en les rendant très concrets. De cela découlait une oeuvre étonnante, si proche et en même temps si lointaine.

D’où sans aucun doute la difficulté d’adapter Hiroshima mon amour au théâtre. En le concevant pour le cinéma (rappelons que le texte de Duras est au départ un scénario), le texte de l’écrivaine s’adaptait à des échelles de plans variables. Au théâtre, l’art est lointain, le texte se projette. Alors, comment faire ? Tour à tour intimiste ou étendu, l’espace de jeu s’accorde à un élégant travail de lumières. Selon la façon dont celle-ci est projetée, elle isole les corps dans un recoin ou au contraire les perd dans l’immensité du plateau. Certes les images ne manquent pas de beauté. Mais la poésie, rendue flottante dans ce vaste espace, gravite un instant et retombe.

Le texte de Duras reste étonnant de simplicité, bien que la quête des mots y soit complexe. Le mot Hiroshima devient à lui seul un poème lointain. Cette musique sémiologique de la mémoire appelle à la radicalité artistique. La metteuse en scène Christine Letailleur signe une vision tiède de l’oeuvre – car pas jusqu’au-boutiste. Pourquoi amener la comédienne Valérie Lang vers l’excès émotionnel lors du monologue contant l’amour de l’héroïne pour son défunt soldat allemand ? Une radicale sobritété, comme celle exposée dans la première scène (où les amants se parlent, nus et beaux, dans l’obscurité orangée, les mots tels des notes frappantes), aurait peut-être permis à Hiroshima mon amour de se suffire encore davantage du minimum. Avec un pareil texte, à quoi bon les images au vidéoprojecteur et les scènes de rue ? Les phrases renferment à elles-seules tout un monde. Avec Duras, on assiste à l’extermination de la scénographie remplacée par la parole.

Hiroshima mon amour de Marguerite Duras, mis en scène par Christine Letailleur, au théâtre des Abbesses.
Avec : Valérie Lang, Hiroshi Ota et Pier Lamandé.
Crédits photographiques : Mario Del Curto.



2 réflexions sur “Hiroshima mon amour de Marguerite Duras – Mot pour mot

  1. I’ll make the first comment as I came across this quote in the Geology Building yesterday:We must not forget that when radium was discovered no one knew that it would prove useful in hospitals. The work was one of pure science. And this is a proof that scientific work must not be considered from the point of view of the direct usefulness of it. It must be done for itself, for the beauty of science, and then there is always the chance that a scientific discovery may become like the radium a benefit for humanity. Marie Curie, Lecture at Vassar College, May 14, 1921 French (Polish-born) chemist & physicist (1867 – 1934)

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