Nousavonslesmachines
Nous avons les machines du collectif Les Chiens de Navarre – Au royaume de la blague potache

Jusqu’au 12 avril 2012, au théâtre de Gennevilliers

Créé en 2005, le collectif Les Chiens de Navarre est un groupuscule de comédiens intellectuels non identifiés. Leur fondateur, Jean-Christophe Meurisse, les dirige d’une façon suffisamment singulière pour être explicitée. Ultérieurement aux répétitions, il confie à ses comédiens quelques pages remplies d’images, de musiques et/ou dialogues tournant autour d’un thème directeur. S’entame ensuite un long cheminement d’improvisations et d’expérimentations qui façonnent une création estampillée collective. Nous avons les machines suit ce principe. Souvent potaches, parfois amusantes les séquences jouées/improvisées sur le plateau font preuve de vivacité et de créativité. Mais de gag en gag, la pièce s’échoue sur les écueils du sketch télé et du rire pour le rire. Restent quelques moments surprenants où la poésie s’esquisse – loin du trash facile et de la vanne éculée. Ce qui aurait pu être un spectacle cruel et cynique devient une blague en demi-teinte : rigolo-rigolard mais pas mémorable.

Nous avons les machines est une pièce qui se fout de nous. À l’entrée de la salle, des bouffons alpaguent les spectateurs pour les critiquer, les moquer et surtout les secouer un bon coup. Les maires et leurs subventions en prennent pour leur grade, Catherine Hiegel aussi et on nous apprend que le sang sur scène résulte de six mois de menstrue. Quel dommage que la suite du spectacle fasse fi de cette confrontation frontale et provocatrice entre la scène et la salle. Passée cette délirante introduction, le reste de la pièce, plus normé, oppose deux lectures différentes d’un même évènement : une réunion associative à Saint-Martin-en-Laye et une autre sur Pluton. Dans les deux cas, cela finit mal : pétage de plomb dans l’un, cannibalisme dans l’autre. Assez simple, la construction de Nous avons les machines laisse songeur. L’humanité (ou extra-terrestrité) serait-elle condamnée à une violence inévitable ? Si l’on entend bien les propos cachés ici et là (la fraternité impossible, l’animalité latente, la politesse comme rempart à l’agressivité…), on est en droit de se demander si la potacherie était la meilleure façon d’aborder ces questions.

Car question vannes et pétomanie, les spectateurs sont servis. Les Nuls ne sont pas loin. Pourquoi pas ? La bande à Chabat savait distiller de l’esprit dans la potacherie la plus gratuite. Avec Nous avons les machines, la gratuité l’emporte sur la finesse, alors que Les Chiens de Navarre nous avait habitués à mieux1. Dans cet amas de créativité qui voit s’empiler les gags en tout genre, on cherche en vain quelque chose de solide à se mettre sous la dent. L’accumulation des bonnes idées et des bonnes vannes donne lieu à des séquences nombrilistes où les comédiens semblent s’autosatisfaire de leurs drôleries. Comme l’on regrette alors l’introduction où, « embouffonnés », ils suscitaient des rires francs grâce à leurs réflexions crues et borderline. L’étrange sensation d’entendre une bande enregistrée avec des rires à chaque fois qu’un gag se fait devient rapidement pénible. L’apparition d’un tracteur, d’une diva chantante, d’une fleur et de mini-hélicoptères achèvent de nous laisser songeurs. La gratuité de certains éléments scéniques et l’existence de séquences violentico-poétiques nous rappellent alors d’autres créateurs contemporains comme Vincent Macaigne. Le théâtre dit actuel serait-il un théâtre intimement connecté à l’art contemporain – où les concepts intello-obscurs souvent farfelus sur l’art focalisé sur l’art l’emportent sur le sensuel et la construction dramaturgique ?

Exquise exquisse

Des réconciliations ponctuelles surviennent heureusement pendant la pièce. Les Chiens de Navarre ne sont jamais aussi percutants que quand ils se délestent du sketch pour entrer dans le conte cruel. À cet égard, la scène de cannibalisme éclate au visage. Permise grâce au grotesque des zombies et du pénis arraché, la séquence est d’une violence incroyable. Sidérante, elle confronte l’homme civilisé à ses instincts les plus primaires. Ensanglanté, l’homme dévoré provoque, à la fin du spectacle, un vent de poésie dans la salle : nu, seul, dans le noir, il s’amuse avec le kitchissime jeu musical Simon. Sans pouvoir l’expliquer, l’image est belle. La poésie naît de ce qu’elle est dénuée de tout commentaire. L’esquisse prend le pas sur la caricature. Libéré de la prison du rire, le spectateur s’épanouit enfin. Comme il aurait été plaisant de lui donner un peu plus de place.

Nous avons les machines du collectif Les Chiens de Navarre, dirigée par Jean-Christophe Meurisse, au théâtre de Gennevilliers.
Avec : Caroline Binder, Céline Fuhrer, Robert Hatisi, Manu Laskar, Thomas Scimema, Anne-Elodie Sorlin, Maxence Tual et Jean-Luc Vincent.
Crédits photographiques : Balthazar Maisch et Lebruman.

  1. Voir notre critique de leur précédent spectacle, Une raclette. []

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