Teteaclaques
Tête à claques de Jean Lambert – Raconter

Jusqu’au 14 avril 2012, au TARMAC

« Il faut oublier », ordonne Stef à son frère Mika. L’histoire des jumeaux semble s’achever sur ces mots. D’une rare beauté, Tête à claques transcende le genre du spectacle pour enfants. L’ensemble offre un théâtre de bric et de broc qui prend aux tripes et au coeur et où l’on voit les protagonistes se transformer en immenses (ou minuscules) poupées cousues façon art brut. Le courant artistiques inauguré par Jean Dubuffet crée un parallèle évocateur avec la dimension crue et inventive de Tête à claques. Exempts de toute culture, exclus d’un ordre social qui les dénigre, Stef et Mika sont les boucs émissaires de la mesquinerie humaine. À la bêtise et à la pauvreté, le metteur en scène et auteur Jean Lambert trouve une réponse essentielle : le théâtre en tant que passeur de mémoire. « Non, il faut raconter », rétorque Mika à Stef. L’histoire des jumeaux peut commencer.

Issus d’un milieu modeste rural, les frères de Tête à claques sont des anti-héros. Marginaux involontaires, ils provoquent les quolibets et subissent les maltraitances morales et physiques des autres gamins du village. Pour illustrer cette violence sociale, Jean Lambert et Dominique Renard ont la bonne idée de déployer un univers modelable à l’infini. La scène se soulève, les accessoires se recyclent sans cesse, les fenêtres s’ouvrent et se ferment. Et puis, il y a ces poupées étonnantes. Comédiennes à part entière, elles transcendent l’histoire au réalisme cru en une fable poétique brutale. À la fois plus évocatrices et moins caricaturales que des êtres humains, elles ouvrent grand la porte de la catharsis et du fantasme. Grâce à la manipulation ingénieuse des comédiens, elles prennent vie sans que soit pour autant oublié leur caractère inanimé. Leur double fonction (accessoire et actrice) donne à entendre un récit ingénieux qui utilise le théâtre dans ce qu’il a de plus ludique et immédiat.

Narrateurs, acteurs et spectateurs de la pièce, Stef et Mika sont une digne métaphore du théâtre. Ils racontent, se racontent et écoutent. Derrière la rudesse de l’histoire se communique un grand plaisir de comédien. Sans jamais sombrer dans la clownerie gratuite ni dans la mauvaise parodie (Mika, l’enfant débile, est joyeusement défendu sans jamais être caricaturé), Quantin Meert et François Sauveur réjouissent. Tour à tour drôles et émouvants, ils préfèrent la légèreté à la lourdeur. Se déploient les ailes d’un théâtre humble – car généreux. Prestidigitateurs de la misère et des sans voix, Stef et Mika transmettent la parole du corps – celle qui se vit, se sue, se danse et se respire.

Sans pathos

Loin des conventions usuelles du théâtre jeune public, Tête à claques célèbre l’intelligence et l’indépendance de ses spectateurs. En n’imposant aucun misérabilisme et en sublimant la petitesse humaine, il pose des questions plus qu’il n’apporte des réponses. Les personnages s’affranchissent de tout manichéisme. Plus de bons ou de mauvais, la parole est à tous et le regard sur chacun. La mise à distance permise par les poupées et les faux nez des comédiens crée le juste recul. Et c’est bien cette retenue, délestée de tout pathos facile, qui fait naître progressivement une émotion vraie et bouleversante. Tête à claques célèbre le besoin de jouer – pour soi, pour les autres, pour survivre. Et un parfum d’espoir l’entoure.

Tête à claques de Jean lambert, mis en scène par Jean lambert, au TARMAC.
Avec : Quantin Meert, François Sauveur et Vanessa Lequeux.
Crédits photographiques : Les ateliers de la Colline.


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