The_suit_thumb
The Suit d’après Can Themba – Un costume à la coupe parfaite

Jusqu’au 5 mai 2012, Bouffes du Nord

Années 1950 en Afrique du Sud, en plein cœur de l’apartheid. Comme des millions d’autres noirs, Philémon vit dans la misère – il n’y a pas de vitres à Sophiatown mais des cartons avec des trous dedans, résume-t-il. Pourtant, Philémon est un homme qui a trouvé une forme de bonheur, notamment grâce à sa femme, Tilly, dont il est éperdument amoureux. Un jour, alerté par un ami, il rentre plus tôt du travail et surprend son épouse au lit avec un autre. L’amant déguerpit sans demander son reste, laissant derrière lui son costume. Philémon impose alors à sa femme une étrange punition : ils vivront désormais avec ce costume qu’elle devra traiter comme un invité de marque.

Adapté d’une nouvelle de l’écrivain sud-africain Can Themba, The Suit s’appuie sur un procédé narratif très littéraire : les dialogues y sont quasi inexistants, les personnages racontant l’histoire tout en la jouant – un processus que Peter Brook et sa troupe rendent naturel. On plonge dans l’univers de Philémon via son rituel du matin : sa toilette burlesque, le petit-déjeuner préparé avec tendresse pour sa femme et le trajet rocambolesque dans un bus bondé. Avec presque rien – quelques portants et des chaises –, à la force du verbe et de l’interprétation, le quartier de Sophiatown et ses habitants se matérialisent sur scène.

Cette reprise de The Suit rappelle s’il en était besoin que Peter Brook est un magistral directeur d’acteurs. Sans artifice, ses comédiens empoignent les spectateurs par les sentiments pour ne plus les lâcher. L’interprétation est subtile, n’hésitant pas à explorer les demi-teintes, mais sans être effrayée non plus par les grandes émotions. On pleure avec Philémon lorsqu’il apprend que sa femme le trompe, on rit avec Tilly lorsqu’elle improvise une danse avec le costume.

Un jeu en musique

Le travail des comédiens est superbement accompagné par trois musiciens présents sur le plateau. Les ambiances créées par la guitare, la trompette et le piano viennent enrichir le jeu de scène sans l’écraser ou l’amplifier de façon artificielle. La musique fait partie de l’histoire, en devient indissociable. Tilly rêve d’ailleurs d’être chanteuse, ce qui donne l’occasion à Nonhlanhla Kheswa d’interpréter plusieurs titres (allant de Feeling Good à Jeux interdits) de sa voix à la fois puissante et caressante.

Ce qui achève de faire de The Suit un chef-d’œuvre, c’est une mise en scène cohérente et toujours en exploration, donc vivante. Elle couvre des registres aussi divers que le burlesque et le drame, s’amuse des codes de genre (un chapeau suffit à transformer un homme en femme) ou ethnique (les comédiens sont noirs et les musiciens blancs), s’autorise à ralentir le temps d’une scène pour mieux repartir ensuite, joue avec le public, etc. L’ensemble est fin, inventif et les spectateurs ne s’y trompent pas, applaudissant longuement, très longuement. Après avoir tant reçu, on n’a plus qu’un mot sur les lèvres : merci.

The Suit d’après Can Themba, mise en scène de Peter Brook et Marie-Hélène Estienne, mise en musique de Franck Krawczyk, Bouffes du Nord.
Avec : Rikki Henry, Nonhlanhla Kheswa, Jared McNeill, William Nadylam. Musiciens : Arthur Astier (guitare), Raphaël Chambouvet (piano), David Dupuis (trompette).
Crédits photographiques : Pascal Victor pour l’agence ArtComArt et  Pascal Gély.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *