Du 2 au 27 mai 2012 au théâtre du Grand Parquet

L’estrade est vide, juste un petit meuble supportant une bouteille d’Évian. Éventuellement un tableau blanc et quelques Veleda. Un conférencier arrive, que rien ne distingue d’un anonyme du public : pas de cravate, pas de veston, limite négligé, jeu scénique minimal. Ce n’est pas un comédien mais un prof. Une assistante sociale. Un ancien attaché du ministère de la Culture. Il est ou a été activiste, a réalisé que « ça ne marchait pas » et vient expliquer ses cas de conscience au public. Il parle, échange, confère et gesticule. Ce n’est pas du théâtre. Ce n’est pas une conférence. C’est les deux.

Quand Franck Lepage monte sur scène lors du festival d’Avignon en 2006 pour présenter la première partie de son spectacle Inculture(s), il y a comme un soupçon de provoc’. En deux heures et quelques, il raconte la genèse du ministère de la Culture français, tentant un improbable mais probant parallèle avec la culture des tomates et des oignons. Le résultat est une critique acerbe du système tel qu’il a été développé, pervertissant totalement l’idée d’origine d’un ministère dédié à l’éducation populaire pour produire finalement une « culture d’État » à la limite du fascisme. Un an plus tard il récidive, s’attaquant cette fois à l’Éducation nationale à travers une conférence improvisée sur le parapente. Les bases de la « conférence gesticulée » sont posées : pas de texte écrit et récité, un ton désabusé mais pertinent, une volonté d’échange avec le public, sans relation « descendante » d’un sachant distribuant son savoir… et un parallèle plus ou moins audacieux avec les expériences personnelles des conférenciers.

« Une arme que le peuple se donne à lui-même »

Le théâtre du Grand Parquet (18e arrondissement de Paris) accueille une nouvelle fois la session de l’Université populaire gesticulante : vingt-deux conférences réparties sur le mois de mai. Depuis 2007, la société coopérative et participative Le Pavé a lancé plusieurs ateliers ayant débouché sur une quarantaine de « spectacles » (la plupart trouvables aisément en ligne) abordant des sujets d’actualité divers : l’écologie, les ressources énergétiques, l’eau, les médias, les retraites, l’éducation, la politique sociale, la politique culturelle… le résultat peut choquer, déplaire, n’est pas toujours formellement parfait (parfois loin s’en faut), mais toujours édifiant. Le « gesticulant » a des choses à dire, à faire partager. Et en le faisant, il rend au peuple un droit de regard sur ce qui se passe aujourd’hui. Sans barguigner sur le pathos, sans hésiter à évoquer des événements très personnels pour toucher le public, il n’oublie pas d’étayer son propos de faits objectifs, d’éléments d’archive, d’études sociologiques (dans l’esprit comme dans l’engagement, tous peuvent se prévaloir de l’héritage de Pierre Bourdieu)… la conférence gesticulée « vise à communiquer une émotion : colère ou enthousiasme, tristesse ou amertume, en partant du principe qu’une colère est un savoir. On n’est pas dans le seul registre de l’intellect. » Selon Franck Lepage, il s’agit ni plus ni moins d’une arme que le peuple se donne à lui-même.

L’idée est en effet, surtout, de rendre sa légitimité à une population trop systématiquement renvoyée à son ignorance et son incapacité à penser ses problèmes. Refusant la vision élitiste trop longtemps à l’honneur en France, les gesticulants entendent remettre les débats de fond aux mains des gens, leur rappeler notamment qu’ils ont droit au doute, car le doute génère le dialogue, base un peu oubliée de la démocratie. Rendre visible et audible la parole populaire, à travers un « outil clairement politique, un outil d’émancipation collective et un moyen ludique de transmettre, d’apprendre et de lutter en foutant joyeusement les deux pieds dans le plat », ainsi que le décrit le conférencier Hervé Chaplais. Car on ne l’a peut-être pas assez dit, mais une conférence gesticulée, c’est aussi très drôle.

Session 2012 de l’Université populaire gesticulante, théâtre du Grand Parquet, du 2 au 27 mai 2012. Programme des conférences sur le site officiel des gesticulants.
Avec : Alec Somoza, Grandyann, Benjamin Caillard, Jérémy Muccio, Anthony Brault, Samuel Lande, Pierre Labriet, Filipe Marques, Benjamin Cohadon, Gérard Baraton, Désiré Prunier, Joackim Rebecca, Juliette Ryser, Noémie Moutel, Lionel Barbot, Hervé Chaplais, Anthony Brault, Pauline Christophe, Thierry Rouquet et Franck Lepage.

4 réflexions sur “Session 2012 de l’Université populaire gesticulante : agitation salutaire

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