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Entretien avec Michel Fau, comédien trans-genre(s)

Récital emphatique, jusqu’au 23 juin 2012, au théâtre Marigny

Dans l’univers de Michel Fau, il n’est pas rare de trouver des divas surannées et des dorures rococo. Pour la reprise de son Récital emphatique au théâtre Marigny, nous avons rencontré celui qui se place davantage du côté des bouffons que des artistes sérieux. Comédien besogneux, Michel Fau s’est souvent frotté à des metteurs en scène aussi dingues que lui (Olivier Py, Jérôme Deschamps, Philippe Calvario…). Artiste curieux, il navigue d’un genre à un autre, d’un code à une esthétique en faisant toujours passer des vessies pour des lanternes. Amateur d’un jeu fardé, déguisé et ampoulé, Michel Fau déclare la guerre au naturalisme et à ses interprètes sans aspérités. Grand bien lui fasse !

Sur scène, il ose tout. Quand on le rencontre ce jour-là, quelques heures avant son Récital emphatique, Michel Fau se révèle un homme discret et lunaire. Concis et un peu nostalgique, il regrette l’époque des comédiens qui ne se prétendaient pas être autre chose. Loin des projecteurs de la télévision et du vedettariat consensuel, Michel Fau assume des goûts ecclectiques. Dévoué à son art, il transpire le théâtre, vit le théâtre et se protège du conformisme. Cet été, il s’attaquera au controversé Montherlant. À la rentrée 2012, il jouera aux côtés de Charlotte de Turkheim une pièce de Joe Horton. L’année prochaine, il mettra en scène une opérette de Reynaldo Hahn. Sa créativité bouillonne et son intégrité d’artiste avec. Michel Fau est sur tous les fronts – et nous, avec lui.

Comment est née l’idée de ce Récital Emphatique ?

Michel Fau : Olivier Mantei et Olivier Poubelle qui dirigent le théâtre des Bouffes du Nord m’ont offert une carte blanche à Noël. J’ai donc eu envie de faire toutes les bêtises que je pouvais sur scène et de rendre un hommage aux divas d’opéra et aux tragédiennes. Comme les gens ont beaucoup ri en décembre dernier, nous avons eu l’occasion de le reprendre au théâtre Marigny. Aux Bouffes du Nord, je ne me rendais pas du tout compte de ce que ça allait rendre. Ce sont mes rêveries, mes fantasmes. On ne sait jamais si les gens vont suivre quand on fait un spectacle et puis là, c’était vraiment un spectacle très particulier. Je ne me suis rien interdit. Ce qui me plaît ici, au théâtre Marigny, c’est le fait que nous jouons longtemps. Cela brasse un public très large : des jeunes, des vieux, des gens du métier, des gens qui ne sont pas du tout dans le métier. Et c’est très bien ! Cela veut dire que le spectacle peut être pris à différents degrés.

C’est un spectacle que vous avez en tête depuis longtemps ?

M. F. : Avec Mathieu El Fassi, le pianiste, nous en parlions souvent. Au théâtre du Rond-Point, j’avais déjà fait une revue de music-hall avec une bande-son et un micro. Mes obsessions viennent de très très loin. C’est tout ce qui me fascinait quand j’étais jeune chez les chanteuses d’opéra et chez les actrices grandiloquentes – qui sont un peu en voie de disparition maintenant. Ce qui me plaisait c’était l’idée d’un spectacle qui concentrerait l’ensemble des défauts et des tics de ces chanteuses et de ces actrices.

Dans Récital emphatique, nous avons affaire à de véritables icônes : des tragédiennes d’opéra, des divas sublimes, des femmes lumineuses. Qu’est-ce que le mot « icône » vous évoque ?

M. F. : Oui, totalement. Ces femmes sont presque des figures. C’est ça les divas : des demi-dieux. Avec tout ce que ça comporte de fascinant, d’exceptionnel, d’extravagant et parfois aussi de pathétique et fragile. C’est un spectacle qui touche beaucoup les professionnels : j’ai reçu des lettres magnifiques d’acteurs et de grands musiciens classiques – que je ne connaissais pas personnellement. C’est drôle ! Ils étaient touchés par ce  personnage ! Mais j’espère qu’ils ne se reconnaissaient pas trop quand même ! (rires) Ce que je raconte avec ce spectacle, c’est qu’il est absurde de vouloir chanter sans micro quelque chose de très difficile. Tout le monde vous attend au tournant. C’est quand même un métier de fou d’être chanteuse d’opéra. De la même façon qu’il est un peu vain de vouloir incarner une tragédienne maintenant.

L’été dernier, j’ai monté Britannicus de Racine au festival de Figeac dans le Lot. J’ai demandé à celle qui est pour moi une des dernières grandes tragédiennes de la planète, Geneviève Page, de jouer Agrippine. Je jouais Néron et Agathe Bonitzer, Junie. Nous avons joué cette tragédie en plein air, la nuit, avec des costumes somptueux. Nous nous mettions dans tous nos états. Nous communiions avec la nature. Et je me disais : « À quoi cela sert-il sert de faire ça ? Est-ce que le public va venir ? » Et le public est venu et est resté jusqu’au bout. Il y a quelque chose de perdu, de nostalgique dans ces spectacles. Mais il y a un public qui aime ça. Nous aimerions beaucoup reprendre ce Britannicus mais les directeurs de théâtre sont frileux. Il n’y a pas de vedette qui passe à la télé dans la distribution.

En l’occurrence, Récital Emphatique met en lumière cette nostalgie que vous évoquez…

M. F. : On m’a toujours reproché quand j’étais jeune acteur d’être trop burlesque, trop extravagant, trop grandiloquent, trop emphatique, tout ! D’ailleurs, pourquoi le jeu emphatique serait-il moins légitime que le jeu naturaliste ? Tout est question de code de jeu. La sincérité de l’acteur, c’est l’investissement dans lequel il est au moment où il joue. Par exemple, les acteurs du cinéma muet étaient très investis. Les acteurs de kabuki1 sont très investis aussi et pourtant ils ne jouent pas de façon naturaliste. Il n’y a pas de jeu plus légitime qu’un autre. On nous le fait croire, mais ce n’est pas vrai.

Dans votre spectacle, les genres se mélangent. On passe de Racine à Zaz et on retourne à Saint-Saëns pour finir sur une chanson grivoise. Était-ce une démarche importante pour vous ?

M. F. : Oui, bien sûr. C’est pour cela que je fais quatre versions d’un même monologue de Phèdre dans Récital Emphatique. Le grand problème en France, c’est qu’on a tendance à tout jouer pareil, que ce soit du Tchekhov, du Racine ou du Feydeau : on joue naturaliste. Alors que selon moi, il existe des styles différents. Il n’y en a pas un qui est moins bien que l’autre. C’est comme quand on chante Mozart, cela ne se chante pas comme du Wagner. Les acteurs sont des feignants et ils ne travaillent pas. C’est ce que je raconte dans la dernière version de Phèdre, qui est celle d’aujourd’hui : le but des acteurs, maintenant, c’est de se mettre dans tous leurs états sans se poser de questions sur le style, sur la langue, sur ce qu’ils sont en train de dire. Il y a moins d’exigence, alors que pour un chanteur d’opéra ou un danseur, le travail est obligatoire. Me concernant, je ne suis pas quelqu’un de doué. Je n’ai jamais eu des rôles sur auditions. J’ai raté bon nombre de concours. Je ne suis pas quelqu’un de brillant d’emblée. J’ai besoin de beaucoup travailler. Dans ce spectacle, beaucoup de gens pensent que je fais le malin. Mais en réalité nous avons beaucoup répété : avec Mathieu El Fassi (le pianiste), des chanteuses d’opéra, un spécialiste de la diction baroque…

Votre carrière est jalonnée par le travestissement. Se travestir, est-ce pour vous une façon d’être un clown ou un bouffon de société ?

M. F. : Totalement. Ça fait partie de l’histoire du théâtre, le travestissement. C’est vieux comme le monde. C’est shakespearien. J’aime le théâtre de masques, qu’il soit japonais ou italien. J’aime beaucoup les choses très maquillées, très outrancières, très expressives, expressionnistes. Parce que, avec un masque, on ose faire des choses. Moi, je ne me reconnais pas quand je me vois dans la glace. Faire ce récital, c’est très agréable. Avant, jamais on ne m’aurait imaginé dans un rôle de femme et maintenant on m’en propose sans arrêt. Or moi, ce qui me plaît, c’est de varier et d’oser.

Qu’est-ce que vous osez dans Récital emphatique que vous ne pourriez pas faire ailleurs ?

M. F. : Depuis dix ans, je suis arrivé à ne plus faire attention aux gens qui me disaient : « Il ne faut pas faire ça, il faut pas faire ci… » Quand on prend des cours, quand on travaille avec des metteurs en scène, quand on lit les journalistes, on finit par s’interdire d’être ce que l’on est. Pour moi, un artiste c’est comme Picasso et Wagner : ils sont fous, extravagants, ils font ce qu’ils ont dans le ventre. Je veux que le public soit concerné, c’est très important pour moi, je ne jubile pas tout seul. Mais il faut vraiment faire avec ce que l’on a dans le ventre et pas avec ce qu’on nous assène. L’heure actuelle est au théâtre raisonnable : moi, je ne sais pas le faire. Sur ce spectacle, il y a encore des gens du métier qui m’ont dit : « Mais pourquoi tu fais ça ? » Que ça ne les passionne pas, je comprends, mais de là à dire qu’il ne faut pas jouer ce spectacle… On se sent comme un gamin à qui l’on met des interdits. Alors que le théâtre c’est la liberté et l’audace !

L’année dernière, aux Molière 2011, vous avez chanté « Quelqu’un m’a dit » de Carla Bruni devant une assistance hilare. Doit-on y lire une boutade politique ?

M. F. : C’est l’extrait d’un music-hall que j’avais fait au Rond-Point. Je n’ai pas cherché à imiter Carla Bruni. C’était amusant de prendre cette chanson que tout le monde connaît et de la chanter comme un air d’opéra. Mais ça n’a pas été fait pour prouver ou démontrer quoi que ce soit. Le montage de la vidéo s’acharne sur la famille Bruni dans le public. Mais il n’y a pas d’acte politique de ma part. D’ailleurs, je ne comprends pas du tout le mot « politique ». Politique, c’est la cité, les citoyens. Je ne me sens pas citoyen. Je suis plutôt comme un fou du roi qui se moque de tous les pouvoirs. Je veux absolument rester le bouffon et ne pas être courtisan. Albert Camus disait : « Le pouvoir rend fou celui qui le détient. »

Je fais du théâtre parce que j’ai un problème avec la société et la citoyenneté. Il ya trop d’acteurs maintenant qui sont des notables ou des petits-bourgeois qui n’ont plus d’audace ou de folie.  Il n’y a aucun d’acteur qui revendique être un citoyen comme un autre : ce n’est pas vrai. On est acteur parce qu’on est barge et qu’on ne triche pas avec sa folie. Tout le monde est barge mais l’acteur regarde sa folie en face pour en faire un geste artistique. Maintenant on fait acteur comme on fait avocat ou médecin. C’est devenu un métier de notable. Les acteurs passent à la télé pour parler de la fracture sociale, dire qu’ils sont très choqués parce qu’il y a des gens qui votent Le Pen. Les artistes ne parlent plus d’art ! Ce sont souvent des gens très nantis, extrêmement riches qui viennent parler. C’est terrible. Avant, ça n’existait pas. Vous ne verrez jamais Michel Bouquet vous faire la leçon sur la fracture sociale ni Julie Depardieu ni Audrey Tautou venir vous faire la morale à la télé.  Quelle bien-pensance !

Vous êtes metteur en scène et comédien. Comment complétez-vous ces deux arts ?

M. F. : Jeune, je voulais faire de la mise en scène et puis jouer. Et puis on m’a (encore) dit « Si tu fais de la mise en scène, tu ne dois pas jouer. » Du coup, je me le suis interdit et je me suis retrouvé avec des metteurs en scène qui souvent étaient odieux et n’avaient rien à dire, et puis des partenaires avec lesquels je n’avais rien à faire. Le changement a eu lieu grâce à Audrey Tautou qui désirait travailler avec moi. Le problème en tant que comédien, c’est qu’il faut attendre qu’un metteur en scène vous voie dans un rôle et un répertoire. Ils n’ont aucune imagination donc ils vous imaginent souvent dans les mêmes trucs. Quant aux comédiens avec lesquels j’avais envie de travailler, cela ne se faisait pas car j’attendais qu’un metteur en scène nous réunisse. Cela s’est très bien passé quand j’ai monté Maison de poupée avec Audrey Tautou et Nono avec Julie Depardieu. C’est très rare de trouver des vrais metteurs en scène qui aident les acteurs à être eux-même. Demandez aux acteurs ! Je suis misanthrope… (rires)

Qui reconnaissez-vous comme metteurs en scène de cette trempe ?

M. F. : J’aimerais travailler avec Benjamin Lazare, un jeune homme de 30 ans formidable, spécialiste du théâtre baroque. Nous avons un projet sur une pièce de Molière ensemble. Ça, ça me plairait car j’ai l’impression d’apprendre quelque chose. Et puis depuis longtemps, je dois travailler avec Alfredo Arias dont l’univers me plaît. J’ai travaillé avec Jérôme Deschamps. Quant à Olivier Py, il a un monde à lui mais c’est particulier car c’est un poète. J’aime jouer ses mots. Mais le théâtre en France, soit c’est très raisonnable, chic, sérieux et sinistre soit c’est de la gaudriole superficielle. Il y a peut-être d’autres formes.

Vous pensez en avoir trouvé une avec votre Récital ?

M. F. : Oui, c’est une forme parmi d’autres. Si j’avais fait une demande de subvention pour ce spectacle, on ne me l’aurait pas donnée. Sur le papier, c’est absurde, on ne sait pas ce que ça va être. C’est un numéro d’acteur, de cabot. (une pause) Le cabotinage, ça vient du chien savant, non ?

Crédits photographiques : Marcel Hartmann.



  1. Forme de théâtre traditionnel japonais. []

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