Une-puce
Une puce, épargnez-la de Naomi Wallace – La petite fille et la mort

Jusqu’au 12 juin 2012, au Théâtre éphémère de la Comédie-Française

Les dernières femmes entrées au répertoire de la Comédie-Française portent des noms bien connus du public : Marguerite Duras et Marie NDiaye. Après neuf ans de silence féminin, la nouvelle venue est américaine et s’appelle Naomi Wallace. Il faut retenir son nom. Auteure méconnue en France, elle a pourtant derrière elle une carrière jalonnée de prix prestigieux. Dans le contexte de la Grande Peste à Londres en 1665, Une puce, épargnez-la raconte l’histoire d’un couple de bourgeois entre deux âges qui se retrouvent enfermés dans leur maison en compagnie de deux pauvres bougres du peuple qui s’y étaient cachés pour survivre. Portés par une mise en scène sobre et glaçante, les comédiens du Français excellent et nous rappellent à quel point l’institution théâtrale n’a rien à envier à certaines créations contemporaines.

Ils sont enfermés dans une maison. Les personnages d’Une puce, épargnez-la se confrontent. Le corps y est décliné sous toutes ses variantes : corps social, corps sexuel, corps politique, corps sensuel et corps poétique. La scénographie ingénieuse propose d’accoler deux pans de murs de façon perpendiculaire – rien de plus, rien de moins. L’espace de jeu est rendu immense mais les effets de lumière concentrent ces corps multiples dans un huis clos étouffant. Les accessoires sont peu nombreux. Une chaise, une corde, quelques oiseaux, c’est tout : la chair est ici au centre de toutes les préoccupations. Tour à tour libéré, jouisseur ou accessoirisé, le corps balade les personnages dans leurs névroses et accroît le malaise physique ressenti par les spectateurs. La metteuse en scène, Anne-Laure Liégeois, nourrit une création intelligente. La subtilité de l’histoire doit beaucoup à la sobriété chirurgicale mise en place sur le plateau. De tout petits éléments condensent une violence plus grande que n’importe quel piscine de sang. Ici, il suffira d’un gant blanc (ou d’une orange trouée).

Les personnages de la pièce sont passionnants. Douée d’une écriture imagée, Naomi Wallace crée du poétique par le juste mélange entre parole contemporaine et parole datée. De ce langage fleuri (que les comédiens se mettent en bouche avec délectation) naît des profils singuliers comme tout droits sortis d’une fable – quelque part entre Charles Dickens, Carson McCullers et Ingmar Bergman. Drôle de tambouille ? Au contraire, puisque chez eux comme dans Une puce, épargnez-la, les personnages sont au centre de tout. Un marin maïeuticien du plaisir, un bourgeois à l’homosexualité refoulée, un gardien de mots charbonné. Et surtout, oui, surtout : Morse. Julie Sicard en livre une interprétation qu’on n’est pas prêts d’oublier. Gamine de 12 ans névrosée et sensuelle, elle est un personnage passionnant : celle par qui la mort se fait et la vie se déploie.

Et si l’on regrette parfois que les intermèdes évacuent la tension d’une scène, on reconnaîtra que les tableaux figés-défigés qui en découlent contribuent à créer une pièce picturale d’une haute précision gestuelle. Entre des coloris noirs, blancs et rouges, Une puce, épargnez-la demande à être vite connue et largement répandue. Une grande auteure associée à de grands comédiens, cela fait des étincelles – et des éclats de sang.

Une puce, épargnez-la de Naomi Wallace, mis en scène par Anne-Laure Liégeois, au Théâtre éphémère de la Comédie-Française.
Avec : Catherine Sauval, Guillaume Gallienne, Christian Gonon, Julie Sicard et Félicien Juttner.
Crédits photographiques : Christophe Raynaud de Lage.



3 réflexions sur “Une puce, épargnez-la de Naomi Wallace – La petite fille et la mort

  1. J’ai eu la chance de voir cette pièce grâce à votre site, et j’ai été ravie. L’écriture est malicieuse et portée par des acteurs formidables. L’ambiance est sombre et inquiétante mais les évolutions conjointes de l’espace et des rapports entre les personnages m’ont envoûtée. Merci !

  2. Ravie que votre avis sur la pièce rejoigne le nôtre, Maryse ! Au Rhino, nous avons également été enthousiasmés par Une puce, épargnez-la. Merci d’avoir partagé vos impressions avec nous.

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