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Entretien avec les Chiche Capon, clowns (in)sensés

Jusqu’au 1er juillet 2012, au théâtre de Belleville

Ils sont partout. Les Chiche Capon envahissent le monde du délire depuis maintenant une dizaine d’années. Drôles de clowns indéfinissables, ils fomentent des spectacles désarticulés où le grand n’importe quoi l’emporte sur les raisonnements poussiéreux. Au théâtre de la Pépinière, ils ont charmé les Parisiens avec Le Olivier St. John Gogerthy puis avec le Cabaret des Chiche Capon. Cette fois, c’est au théâtre de Belleville que l’on peut découvrir leur dernier spectacle, LA 432, qui nous les présente fidèles à leurs clowns habituels : le dingo, la mégère, le crooner et le maladroit. Ces quatre-là forment un quatuor comique qu’on ne saura que trop vous recommander. Sans ligne dramatique forte ni rebondissements survoltés, les Chiche Capon maîtrisent le tempo comique et les ficelles physiques avec la malice des enfants insupportables : exaspérants mais irrésistibles.

Rencontrer les Chiche Capon, c’est envisager d’éventuels dérapages incontrôlés. Ce soir-là, ils viennent de terminer la représentation et ils sont épuisés. Finalement assez en phase avec leurs personnages, les quatre comédiens cultivent l’art de la vanne potache, de la désorganisation enthousiasmée et du je-m’en-foutisme juvénile. Peu bavards sur leur art, les Chiche Capon ont de l’humilité à revendre : ils ne se prennent pas au sérieux. Cet entretien, à leur image, en témoigne. Les Chiche jouent à longueur de temps. Pour déceler le vrai du faux et le rire de la vérité, il faudra s’armer de folie.

Comment se sont formés les Chiche Capon ?
Matthieu Pillard : Nous étions en trio avec Patrick et Fred depuis 2001. Nous avons suivi la même formation à l’école du Samovar. Ce trio a été créé là-bas, puis est devenu un quatuor avec l’arrivée de Ricardo en 2005…
Patrick de Valette : En 2005, il était en stage !
Ricardo Lo Giudice : J’ai été pris à l’essai. J’ai d’abord été apprenti pendant un mois puis stagiaire pendant trois mois et j’ai enfin touché un salaire au bout de six mois. Finalement, au bout d’un an, ils m’ont dit que j’étais en CDI.
Patrick de Valette. : Salaire de base, bien sûr.
Ricardo Lo Giudice : Je ne fais pas ça pour l’argent. Mais je suis presque cadre maintenant. Bientôt…

D’où vient votre nom « Chiche Capon » ?
Patrick de Valette : D’un roman de Pierre Véry, Les Disparus de Saint-Agil,  à l’intérieur duquel une société secrète de collégiens s’appellent les Chiche Capon.
Ricardo Lo Giudice : Et chiche capon, qu’est-ce que ça veut dire ?
Patrick de Valette : Ben ça, je ne sais pas…
Ricardo Lo Giudice: Nous avons plusieurs explications sur le sujet. On nous a dit que quelque chose de chiche signifiait « pas grand-chose » et que capon faisait référence à la caponade, la peur. Il y a une idée de poltrons qui ne valent rien. Il y a un double-sens.

Et votre nouveau spectacle, LA 432, de quelle idée est-il né ?
Ricardo Lo Giudice : Ce n’est pas moi ! Il faut demander aux auteurs (ndr : Patrick et Fred) ! Ce spectacle est d’abord né de l’envie de créer une nouvelle pièce. Dans les spectacles précédents, nous faisions du théâtre, du cabaret… Dans celui-là, nous avons eu envie que ce soit un spectacle musical. J’imagine que le suivant traitera d’art, de peinture… En tout cas, nous essayons de faire le tour des arts qui existent.
Matthieu Pillard : Nous avions envie de fonder un groupe de musique.
Ricardo Lo Giudice : Sauf qu’ils ne sont pas musiciens !
Matthieu Pillard : Pour l’instant, non. Mais dans dix ans, on espère bien !

De quelle façon travaillez-vous, à partir d’improvisations écrites ?
Fred Blin : Nous travaillons dans la cave.
Ricardo Lo Giudice : Nous ne travaillons pas vraiment à la table. Nous travaillons debout.
Matthieu Pillard : Nous parlons beaucoup aussi.
Ricardo Lo Giudice : Oui, et nous nous engueulons énormément. Et concernant les sujets que nous choisissons, nous prenons les plus gros, les plus durs à traiter : le cosmos, le big bang…

Quelle évolution y a-t-il dans ce spectacle par rapport au précédent ?
Patrick de Valette : Nous n’avons pas envie que tous les spectacles soient les mêmes, ça, c’est sûr.
Ricardo Lo Giudice : Mais ce n’est pas évident car les clowns ont toujours le même personnage, ils n’en changent pas.
Fred Blin : Il y a une évolution du langage, je pense. Nous nous permettons des choses que nous ne nous serions pas permises avant.

Par exemple ?
Fred Blin : Déjà, nous essayons toujours d’en faire le moins possible : de gagner le maximum de temps avec le moins d’accessoires en scène. Nous n’avons jamais eu autant de logistique à gérer sur le plateau que pour ce nouveau spectacle. Nous avons des effets spéciaux ! C’est flippant. Il y a une urgence technique à régler à laquelle nous n’étions pas habitués. Et puis il faut s’organiser, il faut réfléchir… Ce n’est pas facile !
Patrick de Valette : Pour le prochain spectacle, nous envisageons de nous organiser ! Nous aimerions fabriquer un château en carton avec quinze mille cubes pliables.
Ricardo Lo Giudice : Le pire, c’est qu’il veut vraiment le faire…

Au temps des rois, les clowns étaient des créateurs (ou organisateurs) de désordre. Est-ce que vous vous reconnaissez dans ce rôle ?
Fred Blin : Pas du tout.
Ricardo Lo Giudice : (avec ironie) Pas du tout ! Alors là, franchement, la rigueur…
Patrick de Valette : Nous, le 1er mai, nous étions place de l’Opéra !
Ricardo Lo Giudice : Moi qui viens vraiment du théâtre traditionnel au départ, je peux dire que les clowns, je ne connaissais pas du tout. Ils ont énormément de rigueur dans le travail. Tout est calé. Ils aiment bien que tout soit parfait.
Fred Blin : Mais c’est pour ça que je parlais de cave tout à l’heure. Quelqu’un me disait : « Vous, les comédiens, vous êtes vraiment dans la cave. » C’est vrai qu’on aime le bazar. Mais je pense que le quatuor s’y prête bien aussi. A priori, oui, s’il y a des messages, nous aimons bien qu’ils transmettent du désordre.
Patrick de Valette : En même temps, si nous commençons à réfléchir à la définition de l’ordre et à celle du désordre : le désordre n’est pas si chaotique que cela, l’ordre n’existe pas vraiment…
Ricardo Lo Giudice : Ce que j’ai aimé chez vous quand je vous ai découverts, c’est que vous ne respectiez pas vraiment les conventions théâtrales.
Fred Blin : Comment ça, nous ne faisons pas du théâtre ?
Ricardo Lo Giudice : Pas vraiment !

Alors : théâtre ou pas théâtre ?
Fred Blin : Ce n’est pas du théâtre au sens où Ricardo l’entend. Et puis nous venons du clown. Le clown joue dans des théâtres mais il réfléchit autrement… Ce sont des codes de clown (différents donc de ceux du théâtre classique par exemple).
Ricardo Lo Giudice : Nous cassons les codes entre le troisième et le quatrième mur. Pour un public habitué à un théâtre plus conventionnel, je pense que les clowns sont très agréables à regarder.

Vous allez à Avignon cet été avec Le Oliver St. John Gogerthy ? Comment cela s’organise-t-il ?
Patrick de Valette : Moi, j’ai pris mon billet de train. C’est moi qui l’ai pris, en fait.
Fred Blin : Chacun va s’acheter ses billets de train. Nous avons rendez-vous le 2 juillet là-bas.
Ricardo Lo Giudice : Le Gogerthy, c’est plus facile. C’est un spectacle que nous avons tourné pendant un an et demi donc nous avons moins de pression qu’avec LA 432.
Patrick de Valette : Le truc c’est que nous n’avons pas beaucoup de temps pour Avignon. Nous finissons le 1er juillet au théâtre de Belleville puis nous enchaînons… Comme nous arrivons le 2 et que le festival commence le 8, nous aurons juste le temps de faire des mises en place… C’est un spectacle que nous connaissons bien mais Avignon reste Avignon : il faut être au taquet ! Il vaut mieux être bons.
Ricardo Lo Giudice : La meilleure préparation c’est quand on n’a pas le temps d’y penser.

Quelle est la suite pour vous après Avignon ?
Ricardo Lo Giudice : Nous avons la tournée avec les anciens spectacles. Nous aurons peut-être une nouvelle collaboration avec le théâtre de la Pépinière (mais rien de sûr !) qui a co-produit LA 432. Ce spectacle est encore un bébé. Il est en couveuse. C’est le tout début.
Fred Blin : C’est un prématuré.
Ricardo Lo Giudice : Il pleure un peu mais on sent qu’il grandit. Hier, nous avons eu peur !
Patrick de Valette : Nous nous sommes dit qu’il n’allait pas passer la nuit. Et puis en fait, il a tenu le coup.
Ricardo Lo Giudice : Mais en tant que parents, on le trouve beau quoi qu’il arrive. (Un temps.) Je vais garder l’image du prématuré pour la ressortir dans des conversations.

Sur votre affiche, vous avez écrit : « Un spectacle intelligent pour ceux qui n’ont pas envie de réfléchir. »
Patrick de Valette : Qui c’est qui a mis ça ?
Ricardo Lo Giudice : Oui, qui ? Il y a vraiment marqué ça sur l’affiche ?
Fred Blin : Vous n’aimez pas cette phrase ?

Si, justement !
Fred Blin : Alors, elle est de nous. Elle sonne bien, non ? C’est un peu un pied de nez. Nous ne sommes pas Novarina1 Nous ne sommes pas là pour délivrer du sens.
Ricardo Lo Giudice : Oh, il y a quand même du sens…
Fred Blin : Il y en a forcément mais on ne prétend pas en faire. Nous sommes malgré tout là pour faire les cons. Notre objectif premier est de faire rire les gens.
Ricardo Lo Giudice : Au fond de la cave !
Fred Blin : Cachés…

Qu’est-ce que vous aimeriez dire aux gens pour les inciter à venir vous voir ?
Ricardo Lo Giudice : Pensez à réserver !

Crédits photographiques : Mirco Magliocca et Stefano Candito.

Les Chiche Capon sont à l’affiche avec LA 432 au théâtre de Belleville jusqu’au 1er juillet 2012. Puis ils joueront Le Oliver St. John Gogerthy au théâtre des Béliers lors du festival OFF d’Avignon du 7 au 28 juillet 2012.

  1. Valère Novarina est un auteur et metteur en scène de théâtre contemporain. Chez lui, la langue devient matière et se distingue par une sorte de poésie insondable. []

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