Tamerantong1
Entretien avec Christine Pellicane, capitaine punk en tongs

En tournée hexagonale, internationale et intersidérale, au gré des vents

Depuis vingt ans, grâce à un succès et une reconnaissance jamais démentis, la compagnie Tamèrantong navigue par monts et par vaux. Implantée sur les sites de Belleville, Mantes-la-Jolie et La Plaine Saint-Denis, elle permet à des mômes entre 4 et 17 ans de goûter aux joies et à l’exigence de l’art théâtral. Organisés hebdomadairement, les ateliers s’accompagnent de résidences artistiques pendant les vacances scolaires. Dans la droite lignée des comédies anglaises à la sauce Oliver Twist, leurs spectacles épatent par leur humour et leur qualité. Issus de milieux socialement défavorisés, lors de leur passage Tamèrantong, les petits comédiens explosent tous les carcans de la pensée. Du Mexique aux baraquements tsiganes, la compagnie s’engage – pour mieux s’envoler.

À la tête de la compagnie Tamèrantong depuis sa création, Christine Pellicane n’a rien perdu de son enthousiasme passé. Metteuse en scène et auteure de nombreux spectacles de la compagnie, elle s’investit à bras-le-corps. Sacré bout de femme qui allie à la fois combats artistique, politique et social, elle semble travailler pour un monde plus joyeux et juste. Issue du mouvement punk, la capitaine de troupe peut se réjouir du succès de sa compagnie : à Tamèrantong, les enfants sont comédiens et les spectacles des bijoux cartoonesques et poétiques. De quoi faire rêver et donner envie d’un retour au vrai théâtre populaire.

Comment est née l’idée de créer la compagnie Tamèrantong ?

Christine Pellicane : À l’époque, j’étais comédienne et j’ai été contactée pour faire des ateliers avec des enfants dans une maison de quartier de Belleville. L’atelier était minuscule. J’ai alors appelé tous mes amis issus du spectacle et du rock alternatif. Tamèrantong vient de ce délire complètement spontané et anarchique. Fort de son succès, ce premier atelier a dépassé le petit cadre de la maison de quartier. Ceux qui nous soutenaient nous ont convaincus de monter une association et de demander des subventions. C’est ainsi que, avec l’aide de parrains et de marraines, Tamèrantong a vu le jour. Au départ, nous étions implantés uniquement à Belleville, puis nous avons rallié Mantes-la-Jolie et enfin La Plaine Saint-Denis. Nous avons actuellement quatre troupes en parallèle.

De quelle façon les enfants se se retrouvent-ils engagés dans la compagnie ?

C. P. : Pas de castings ! Nous partons du principe que tous les gamins sont bons au théâtre. Nous ne leur demandons pas un savoir-faire comme à un acteur professionnel. Nous partons de la personnalité de chaque enfant pour qu’il se sente bien, s’épanouisse sur scène et offre le meilleur de lui-même. Ils sont inscrits par les partenaires sociaux (des institutions, des écoles, des assistantes sociales, des éducateurs, des psychologues…) qui repèrent des gamins en grande difficulté familiale, sociale ou scolaire ; et parfois aussi des enfants sans difficulté mais qui ont juste envie de faire du théâtre. Plus les troupes sont diversifiées et les gamins différents en culture, en origine sociale, en couleur, en confession : plus ce sera riche et plus nous serons forts.

Depuis vingt ans, nous avons pu constater une réelle évolution de la misère et de la détresse dans les quartiers. De plus en plus d’enfants sont en manque total de repères. Avant, nous pouvions les encadrer à deux. Le bilan de cette année est que nous devons désormais être quatre. Certains gamins nécessitent parfois un adulte à eux tout seul. Parfois, nous sommes tristement obligés de nous défaire des enfants trop problématiques. Paradoxalement, ce sont souvent des enfants très talentueux mais ils mettent le projet artistique en péril. N’étant pas des éducateurs, nous ne pouvons pas les accompagner. Nous restons vigilants à ce que les gamins et leurs familles désirent réellement faire partie de cette aventure. Souvent, l’image que ces enfants se font du théâtre est assez poussiéreuse : ils voient les Molière à la télé… Petit à petit, nous les amenons au théâtre par le biais d’autres arts : la musique, la danse, le combat scénique, le body percussion… Ce sont des supports pédagogiques très forts. Par exemple, le combat scénique va canaliser un gamin surexcité ou alors ouvrir un gamin renfermé. L’équipe originelle de Tamèrantong est issue du mouvement punk alors nous les faisons bouger ! Et c’est ce qui leur manque à tous, un peu de punkitude.

Certains enfants arrivent très jeunes dans la troupe et repartent majeurs. Quelle évolution constatez-vous chez eux ?

C. P. : Leur enfance et leur adolescence sont parcourues d’un fil repère. En 2013, la troupe d’adolescents va certainement entamer sa dernière année. Pour eux, cela va être dur. Ils sont arrivés en dernière section de maternelle, ils ont joué Les bons, les brutes et les truands pendant cinq ans en tournée… Le théâtre leur apporte beaucoup dans leur construction, leurs choix. Ce sont des gamins équilibrés, qui n’ont pas peur des autres, qui ne sont pas violents, qui ne craignent pas la violence : ce sont des perles. En plus de ça, ce sont d’excellents acteurs ! Par contre, on ne les pousse pas du tout à devenir comédiens. Et ils ne le souhaitent pas tant que ça… Certes, nous avons vécu des aventures très fortes ensemble par la biais du théâtre mais maintenant il faut apprendre un métier. Que ce soit comédien ou boulanger : d’abord, faites des études ! Nous leur avons donné un loisir avec une discipline forte, d’accord, mais il faut faire un choix. Pour les anciens, les départs ont toujours été effrayants, voire violents. Mais cela fait partie des rites de la vie.

Que leur apprend la pratique théâtrale ?

C. P. : Il y a pire que la pauvreté : la déprime. Il n’y a plus d’espace de fêtes, de pratique artistique. La télé a tout bouffé. L’angoisse devient pire que le manque d’argent. Quand nous sommes partis jouer au Mexique un spectacle intitulé Zorro el zapato, en 2003, nous avons eu tout un débat avec les indigènes des montagnes – dont le spectacle racontait l’histoire. Certains nous disaient : «  Vous vous rendez compte tout l’argent que vous mettez pour cette aventure-là ? Cela pourrait nourrir une communauté pendant des semaines ! » Et ce sont les enfants qui ont répondu qu’ils avaient besoin de cette nourriture qu’on appelle la joie, la fête, l’échange. Nous y repensons encore beaucoup aujourd’hui. Autour d’un spectacle, nous organisons toujours beaucoup de rencontres et d’évènements afin de créer une culture populaire. La fête permet de gagner l’espoir, le courage.

Vous travaillez autour des grands mythes, des contes, des légendes : Ali Baba, le Graal, des contes tsiganes… Cela participe de cette culture populaire dont vous parlez ?

C. P. : Bien sûr. Notre travail de base consiste à prendre une œuvre populaire en y intégrant l’actualité. Les gamins étant en déperdition des mythes fondateurs, nous essayons de les embarquer vers l’aventure. À Tamèrantong, il y a un adage : « Au bout du monde, au coin de la rue ! » Quand il y a eu la vague de culture urbaine, c’était à la mode de montrer les petits Beurs et les petits Noirs sur scène. Il y a eu de nombreux spectacles conçus avec des enfants qui parlaient de leur vie dans la cité en pointant du doigt l’injustice, la misère, etc. Du coup, nous nous sommes entendus dire : « Pourquoi, vous les déguisez ? Pourquoi, les 1001 nuits ? Pourquoi ils sont en bretons ? » Tout simplement parce que nous faisons du théâtre ! Nous ne sommes pas là pour investir le champ du théâtre thérapie et soigner. Notre point de vue artistique était quelque peu dénigré car nous n’étions pas en vogue. Pour nous, il était essentiel de fuir ce vent de bonne conscience, et d’ouvrir leur horizon aux enfants. Le sens même d’un conte, son universalité, va leur ouvrir des perspectives plus intéressantes que parler de leur condition ici dans les quartiers.

Et l’humour dans tout ça !? Ne l’oublions pas : Tamèrantong a de la comédie à revendre !

C. P. : S’il n’y avait pas cet humour, même pour nous ce serait trop dur et on plierait bagages ! Et puis d’ailleurs, les enfants, qu’est-ce que c’est drôle ! Une fois qu’ils sont libres de jouer et en force de proposition, ils détonnent. En Europe, nous avons tendance à considérer les enfants comme des êtres gentils et gnangnan alors qu’un enfant, c’est éclatant ! Au Mexique (toujours !), le commandant Marcos, que nous avons rencontrés, a dit cette phrase magnifique : « Les enfants seront toujours nos compagnons de route. En regardant un enfant, un adulte ne voit pas ce qu’il a été. Il voit comment le monde sera demain. » Là, résident l’espoir et l’énergie.

Dans Michto (La tsigane de Lord Stanley), vous traitez de l’histoire des migrants via des contes tsiganes. Le sujet est sensible. Comment l’avez-vous abordé lors des ateliers ?

C. P. : Nous avons décidé de partir de contes gitans que j’ai adaptés en parlant de la situation des gens du voyage (les Roms se reconnaissant bien là-dedans même s’ils sont sédentaires par définition). Tout d’abord, nous avons organisé des conseils des tongs. Ce sont des réunions d’échange autour d’un sujet où les enfants apprennent à s’écouter, à prendre la parole, à réfléchir… Cela peut être des sujets heureux comme plus délicats. Le plus souvent, les enfants sont à l’origine d’un conseil des tongs mais nous pouvons également les impulser. Nous avons donc organisé un conseil des tongs pour les questionner sur leur connaissance des gens du voyage. Quand nous leur avons demandé s’ils savaient ce que sont les Roms, les enfants ont répliqué qu’ils en connaissaient un qui dormait en bas sur un carton. En fait, ils confondaient les Roms avec les SDF. Nous leur avons donc expliqué la différence : le nomade/le sédentaire, celui qui n’a pas de maison/celui qui en cherche une, etc. Au fil de la discussion, ils ont commencé à nous dire qu’il y avait des enfants roms à l’école, qu’ils ne parlaient pas français…

À côté de La Plaine Saint-Denis était établi un camp – qui a été détruit le fameux été 2010. Ce baraquement situé Passage du Pont était à dix minutes de là où nous répétions. Nous avons donc organisé des rencontres. Les enfants roms sont venus nous voir jouer : un moment folklorique ! Pendant le spectacle, ils ont vite été scotchés car ils ont reconnu leur musique, certains mots… Nous sommes en train de mettre en place une tournée pour consolider tous les liens tissés. À part le théâtre, que sommes-nous en mesure de pouvoir leur offrir ? Grâce au jeu, tout le monde est mis à égalité. Il n’y a plus d’enfant blanc, noir, en danger, ou dangereux : ce sont des enfants qui ont envie de s’amuser ensemble et de se découvrir. Et puis, encore une fois, quel humour ! Ils crèvent de faim, ils souffrent physiquement et pourtant quelle joie ! L’amour de la communauté les sauve.

En somme, Tamèrantong favorise l’esprit critique ?

C. P. : Par le biais des conseils des tongs, nous offrons aux enfants la possibilité de réfléchir et d’analyser. L’enfant a un regard critique naturel. Étant si sensibles au juste et à l’injuste, ils ont un fil conducteur intérieur très présent qui leur permet de prendre position. Chez les intervenants, nous n’avons pas forcément tous les mêmes opinions sur tous les sujets. Ce à quoi nous devons rester vigilants est de ne pas influencer ni leur parole ni leur pensée. Comment les faire raisonner alors qu’ils répètent généralement ce qu’ils entendent dans leurs familles ou à la télévision ? Nous nous documentons énormément sur les sujets que nous abordons. Quand ils nous demandent ce que sont la droite et la gauche en politique, nous devons être capables de pouvoir leur apporter des informations – pas si évidentes que cela à définir. Il y avait eu un grand conseil des tongs en 2005, suite aux émeutes à Mantes et à Saint-Denis. Les enfants avaient vécu les voitures qui brûlent, les hélicoptères. À Belleville, les enfants avaient vu à la télé des corps ensanglantés et des morts partout. Ils étaient persuadés que c’était leur réalité. À Mantes, au contraire, alors qu’ils avaient vu cela autour d’eux, ils nous parlaient de morts et de poursuites dans d’autres villes. Ils étaient incapables de nous raconter ce qu’il s’était passé en bas de leur rue. C’est alors à nous de les faire se questionner pour faire sortir la parole – sans jamais leur dire qu’ils ont tort. Les amener à se contredire, voilà l’esprit critique. Dans Michto, ils jouent des personnes rejetées par la population gadjée : notre rôle consiste à leur faire comprendre ce qu’ils jouent. Nous leur demandons d’être en mission pour que les gens soient mieux entre eux. Nous ne désirons pas une vision manichéenne du monde.

D’où vient le nom de Tamèrantong ?

C. P. : Toutes ces expressions autour de « Ta mère… » datent d’il y a vingt ans environ. J’étais dans la rue à Belleville. Il pleuvait. Des gamins se parlaient en se disant « Ta mère en bottes en caoutchouc ! » Cela m’a fait rire ! J’en ai parlé aux Ludwig von 88, mes copains punk, qui m’ont expliqué qu’ils avaient créé une petite chanson marrante qui disait « Ta mère en tongs, ton père en short… » Nous cherchions une parole d’enfant avec de la force et de la vitalité, c’était tout trouvé. Tous les saluts des spectacles se font désormais sur la chanson. Nous pouvons être fiers de notre parcours. La clé reste le collectif. Tout le reste suit généralement.

Crédits photographiques : Sébastien Lefèbvre et Pierre Grosbois.

5 réflexions sur “Entretien avec Christine Pellicane, capitaine punk en tongs

  1. C’est de l’authentique! que du bonheur! Une solution, une réponse efficace et joyeuse pour éduquer et faire grandir nos enfants tout en rendant aux parents le goût et la capacité d’y participer…
    En effet! Je vous connais depuis 9 ans grâce à Francis Lopez (Mon gendre)Mon opinion est enthousiaste objective et professionnelle pour:
    – avoir vécu eu des engagements et
    – travaillé en banlieue difficile
    (ZEP Corbeil « Les Tarterêts » Epinay sous Sénart…)
    – J’ai eu la chance d’assister à vos représentations à Combs la Ville, Paris, Graulhet….
    – Lu les interwiews des enfants dans votre journal, lors de leur voyage au Chiapas (Plus particulièrement celui du « Sous commandant Marcos »
    Avec vous non seulement « On s’autorise à penser » mais aussi à croire en un avenir meilleur…
    Pas avec des trémolos dans la voi(x)e, mais avec éclats de rire… Pour baliser « sans peur et sans reproche » avec humour des sentiers, pas si lumineux que çà au départ… Par contre l’arrivée peut se faire « Un grand soir » Bonne route!…

  2. salut xine sava j’aimerai te demander ce que c’est que ce site??? j’aimerai savoir s’il te plait???

  3. Bonjour très contente que ta mère en tongues continu encore puisque que j ai eu l occasion de faire partie de cette troupe avec Christiane ;juju ;florence ext… dans les pièces la tsigane de lord Stanley;Le bon la brute et le truand.Très très bon souvenir .j EspEre Que d autre s ‘en r appel :Rudy ,Myriam;steeven;alexis.J espere que si je repasse dans la rEgion voir l une de c est piece .merci encore a toute l Equipe pour cette belle aventure. MERCI…..

  4. jamais je n’oublierais les après midi passées avec Christine , mes uniques premiers pas sur scène , que de forts souvenirs …… emmanuelle bon . il serait si intense de pouvoir à nouveau d’ être en contacte avec toi Christine . je suis fière de ton parcours et tu as sans le savoir à l’époque , apporté tellement . affectueusement et au plaisir heureux de retrouver….

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