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Ubu roi d’Alfred Jarry

L’envers du décor

Jusqu’au 3 mars 2013, théâtre des Gémeaux

Ce Ubu roi a pour décor un salon bourgeois, entièrement blanc. Lors de la première scène, un adolescent filme ce qui l’entoure. Les images qu’il saisit sont projetées sur le mur du fond. Il quitte le salon et visite le reste de l’appartement, invisible aux yeux du public : son père en train de cuisiner, sa mère qui finit de se préparer dans la salle de bain avant l’arrivée de leurs invités. Dans ce monde lisse et friqué, l’ado s’attarde sur les détails qui font tache : la viande crue, écœurante en très gros plan, les draps froissés du lit avec un poil qui traîne, la trace douteuse sur le couvercle des toilettes… Le ton est donné : Declan Donnellan va s’emparer de Ubu roi pour pointer nos pulsions et notre animalité cachées. Et il le fait avec une maestria et une intelligence époustouflantes.

Avec cette séquence filmée, qui s’enchaîne sur une scène jouée comme au cinéma, durant laquelle on n’entend presque pas ce que disent les acteurs, Donnellan déstabilise le spectateur, le frustre sciemment, en agace certains au point qu’ils interpellent les comédiens. De façon très concrète, le metteur en scène nous rappelle que nous ressemblons tous à ces personnages : notre façade aussi peut se fissurer et craquer. Une fois cette base posée, la pièce explose et prend toute sa dimension théâtrale.

Lâches et méchants

Dieu qu’ils sont jubilatoires, les personnages d’Alfred Jarry passés à la moulinette Donnellan ! Ridicules, grossiers, énormes, drôles, tragiques… Leurs facettes brillent de mille feux, entre les mains d’acteurs épatants et généreux. Les accessoires du quotidien (passoire, mixeur, tapis de sol, abat-jour, etc.) sont détournés en armes et costumes pour nous conter les pitoyables et très gores mésaventures du couple Ubu. Lâches, méchants, ils représentent nos pires instincts. Leur logique brutale et simpliste renvoie à l’enfance, à la cruauté des cours d’école et aux terreurs primaires qui couvent au fond de nous.

Les allers-retours judicieux avec le dîner bourgeois du début, ainsi que la distanciation apportée par la caméra, continuent pendant le reste d’Ubu roi à nous renvoyer encore et encore au fait que cette histoire délirante sonde nos inconscients. Oui, derrière le lustre de la civilisation et de la socialisation restent ancrés en chacun de nous la pulsion de meurtre et le désir de pouvoir. Ubu roi retrouve ici toute sa drôlerie noire. Le spectacle est inventif et passionnant dans la vision qu’il propose de la pièce et de la dramaturgie. Un grand moment de théâtre et d’intelligence théâtrale.

Ubu roi d’Alfred Jarry, mise en scène de Declan Donnellan, théâtre des Gémeaux.
Avec : Christophe Grégoire, Camille Cayol, Xavier Boiffier, Vincent de Bouard, Cécile Leterme, Sylvain Levitte.
Crédits photographiques : Johan Persson.

2 réflexions sur “Ubu roi d’Alfred Jarry

L’envers du décor

  1. Très bon article. Tout-à-fait d’accord. C’est exactement comme cela que j’ai vécu ce spectacle. Un très grand moment de théâtre avec des acteurs de très haute voltige, tous sans exception.

  2. Au moment où je commente, je reviens de ce voyage susmentionné.
    J’ai suivi vos pas, j’ai vu la pièce, le décor blanc bourgeois, les allers-retours.
    Je n’ai pas vu de maestria.
    Ce que j’ai vu: un gloubi boulga informe, un massacre de théâtre, un massacre de jarry, une torture.
    Je n’ai pas été gêné ou choqué, j’ai été triste.
    J’ai vu s’agiter sur la scène un enchaînement(s) incohérent(s) d’effets anecdotiques et redondants, j’ai vu une accumulation de clichés cent fois vus et 98 fois vomis.
    J’eus aimé entendre, mais je dois admettre humblement que je suis imperméable aux hurlements inarticulés.
    J’eus aimé comprendre mais j’avoue ne pas saisir le profond quand on m’assaille de quotidienne médiocrité.
    J’eux aimé être soulevé, et j’ai été soulagé de soulever mon céant du fauteuil dans lequel j’ai cru m’étouffer d’ennui.
    Les quelques trouvailles qu’on aurait pu croire intéressantes sont noyés dans cet océan de détritus télévisuels, dans cet incessante agression d’images et de sons qui ne présentent peu ou pas d’intérêt.
    La guerre? Wagner.
    La crasse? caca.
    le despote? gollum.
    La mégére? sans commentaire, car inaudible.
    Le théâtre? inexistant.

    A cet art là, je dis merdre.

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