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La Grande et Fabuleuse Histoire du commerce de Joël Pommerat

Vendeurs d’âme

Jusqu’au 16 novembre 2013, Bouffes du Nord

Initialement créé dans le cadre de la manifestation 2011 Béthune capitale régionale, La Grande et Fabuleuse Histoire du commerce ne devait pas exister plus longtemps. Simple commande, la pièce a pourtant vu ses ailes pousser et arrive aujourd’hui aux Bouffes du Nord. Comme souvent (voire toujours), la compagnie Louis Brouillard fait un travail superbe. Jouant sur une économie de moyens et en définissant l’espace grâce à des changements d’angle presque cinématographiques, Joël Pommerat trouve le conte dans le politique. Parce que le récit en reste un et que les constats sociaux se font aussi par la force de l’empathie et l’humour clinique, cette fable noire repousse la morale et aboutit à la réflexion – rappelant à bien des égards l’une des précédentes et réjouissantes créations de l’auteur, Ma chambre froide.

Deux époques se succèdent. S’opposent-elles tant que ça ? Dans les années 1960, un groupe de vendeurs forme un jeune homme réservé au commerce. Plus tard, en 2000, un jeune cadre forme lui aussi un groupe de quinquagénaires aux rouages du job. Quarante ans séparent ces deux histoires et pourtant, semble nous dire Pommerat, tout et rien n’a vraiment changé. Si les années 60 partent du groupe pour se rapetisser vers l’individualisme, le présent lui part de l’individualisme pour croire peut-être au final à la force du groupe. Mais globalement, la problématique reste la même : comment s’épanouir dans un monde du travail qui, trop souvent, nous formate, façonne et déshumanise ?

D’humanité, justement, il en est beaucoup question dans la mise en bouche du texte. Faiblesse, abus, solidarité : les petites phrases entre collègues fusent comme autant de balises jetées dans l’océan d’une société oppressante. Si l’ou veut vendre un produit vain à de pauvres gens, il faut se convaincre de son utilité et goûter à un cynisme décomplexé. Moi, commercial, en vendant ce revolver de défense hors de prix à des smicards je leur apporte la lumière et mon produit est une chance pour eux. Inquiétante et fascinante problématique qui justifie les moyens pour sauver sa propre peau.

La Grande et Fabuleuse Histoire du commerce pose le travail comme un acte de survie forcé. Pour manger, il faut parfois faire fi de sa morale, son empathie et sa logique. Le personnage du jeune Frédéric en est l’illustration. D’abord réticent, il devient pourtant symboliquement l’avenir des années 60 et le fantôme de notre individualisme criant.

La troupe de la compagnie Louis Brouillard joue avec une grande bienveillance ces personnages simples et complexes à la fois. Malgré la possible noirceur du récit, la pièce jouit aussi d’une dimension comique insoupçonnée. Le rire permet d’évacuer la peur – celle de cette société qui nous coupe les uns des autres tout en nous rendant nécessaire les uns pour les autres. Grand bien fasse à la scénographie de permettre aux spectateurs une heureuse distanciation. En balayant les points de vue spatiaux (la même chambre, d’une scène à l’autre, peut être montrée d’un angle différent), un ballet se danse et les lumières d’Éric Soyer les enrobe dans un écrin de rêve sombre.

La Grande et Fabuleuse Histoire du commerce ouvre des champs de réflexion et d’onirisme. Et c’est bien parce que Joël Pommerat ne constate rien mais soupèse tout qu’il nous rend le grand service de faire de l’art une ouverture vers l’ailleurs plutôt qu’un discours définitif.

La Grande et Fabuleuse Histoire du commerce, écrit et mis en scène par Joël Pommerat, Bouffes du nord.
Avec : Éric Forterre, Ludovic Molière, Hervé Blanc, Jean-Claude Perrin et Patrick Bebi.
Crédits photographiques : Élisabeth Carrechio.

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