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Roméo et Juliette de William Shakespeare

Les jeunes gens et la mort

 Jusqu’au 19 octobre 2013, théâtre 71.

On connait la chanson par cœur : Roméo aime Juliette et Juliette aime Roméo mais leurs deux familles se vouent une haine ancestrale qui les mènera jusqu’à la mort. Et pourtant, quelle découverte nous offre cette version de Roméo et Juliette ! Transposée dans le Japon ancestral, la pièce trouve un souffle inédit sous la baguette d’Omar Porras qui juxtapose vieille Europe et Empire du soleil levant avec une troupe franco-japonaise du meilleur niveau. Un voyage hors repères jubilatoire.

Roméo et JulietteNous sommes au Japon, il y a plusieurs siècles. Lumière sombre, chœur de voix graves, l’ambiance est lourde, empreinte de mystère et de solennité. Puis surgit une armée de balayeurs en jupons en un ballet très swingué. Le ton est donné. La pièce sortira constamment des sentiers balisés pour mêler diverses cultures et partir en vrille à tout propos.

Sur scène arrivent successivement nos deux héros qui ne se connaissent pas encore et font des rêves de leur âge. Un Roméo exubérant, passionné et amoureux d’une autre ; une Juliette rêveuse, douce et faussement soumise à l’autorité paternelle. Son apparition en ombres chinoises derrière un paravent est d’une grâce éblouissante. Autour d’eux rôdent les haines familiales qui donneront lieu à de très beaux combats chorégraphiés. Autre personnage central, la nourrice de Juliette, comme souvent jouée par un homme, excelle dans un registre proche de la bouffonnerie.

Un langage gestuel très maîtrisé

Dans cette pièce en français et japonais, les repères sont majoritairement nippons, à l’image de la troupe : paravents, jeux d’ombres chinoises, calligraphie, gigantesques masques de fêtes, éléments de décor végétaux (cerisiers en fleurs, bambous, rochers), lampions, masques du théâtre Nô… La gestuelle de jeu très codifiée est d’une élégance extrême, les costumes majestueux, les lumières mystérieuses. Quant aux comédiens, ils possèdent une grande maîtrise de leur corps, une souplesse et une énergie impressionnantes, un sens du rythme Roméo et Julietteparfait. Omar Porras orchestre judicieusement tous ces éléments entre eux pour créer une mise en scène riche, ludique, ultra chorégraphiée et pleine de poésie.

Les comédiens sont tous de haut niveau et les dialogues se répondant d’une langue à l’autre mettent en lumière des différences de cultures théâtrales criantes. Et ça marche. La juxtaposition des deux trouve son propre ton, sonne juste.

Ce Roméo et Juliette réglé au millimètre dégage une grande force poétique qui se ressent sans s’expliquer. On chante, on danse, on combat, l’énergie est partout, il y a une euphorie contagieuse dans le jeu. Shakespeare n’aurait sans doute pas renié cette liberté, ce jeu au sens premier du mot. Et si la tragédie ne quitte jamais tout à fait le registre de la farce, cela n’empêche en rien d’être touché au cœur par ces destins brisés.

La chorégraphie finale de la mort de Roméo est comme une transe étourdissante, celle de Juliette, très ritualisée aussi, flotte dans une semi-conscience hypnotique. Tant de beauté pour dire toute la violence des hommes. L’éternelle question se pose alors d’autant plus fort : pourquoi tant de haine ?

Roméo et Juliette de William Shakespeare, mis en scène par Omar Porras, théâtre 71.
Avec : Adrien Gygax, Tsuyoshi Kijima, Pierre-Yves Le Louarn, Micari, Yoneji Ouchi, Morimasa Takeishi, Momoyo Tateno, Takahiko Watanabe, Miyuki Yamamoto et Ryo Yoshimi.
Crédits photographiques : DR.

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