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Todo el cielo sobre la tierra de Angélica Liddell

Cris et chuchotements

Jusqu’au 1er décembre 2013, Odéon Théâtre de l’Europe

La vie la débecte et elle la crache dans un spectacle inclassable. Iconoclaste, la metteure en scène/comédienne/auteur Angélica Liddell l’est et le revendique. Oui, sa misanthropie elle la porte comme un étendard et, non, le bonheur n’existe pas. De ce constat nihiliste éclosent des images étonnantes, trois fois rien, et un sentiment de choc, d’apesanteur, de langueur. Todo el ciel sobre la tierra (el síndrome de Wendy) se vit comme un match de boxe, il faudra prendre des coups, en donner aux autres et se relever, superbe, pour prêter à l’existence un uppercut bien frappé : qui sonne et assomme en même temps. À la faveur de valses éternelles, Wendy et Peter se rencontrent et jeunesse se passe… 

Quel est le rapport entre Peter Pan, la Chine et la tragédie d’Utøya1 ? A priori aucun, mais Angélica Liddel possède ce talent singulier de réussir à tout mélanger sans qu’au final on trouve à y redire. Elle parvient à lier le syndrome de Wendy (l’attitude qu’ont certaines femmes de traiter leurs amants comme des enfants) à la perte de l’innocence, et se plaît à vomir tout son fiel sur ce supplément de dignité qui donnerait aux mères une noblesse hypocrite.

Pourquoi le corps pourrit-il ? Pourquoi la grâce se fane-t-elle ? Wendy/Angélica aime les jeunes hommes parce qu’ils incarnent cette beauté perdue et elle leur rend hommage via les victimes d’Utøya elles qui, fourdroyées par la haine, sont mortes dans la splendeur de l’herbe – et le poème de William Wordsworth de résonner en boucle dans la salle puis dans nos têtes.

La pièce ne joue pas la carte de la cohérence ou de la lisibilité. Les scènes s’embrassent comme autant de pensées transversales qui se cognent. Pris dans un cauchemar rêvé, les comédiens agissent tels des pantins désarticulés, soumis à la mécanique répétitive de leur maîtresse Angélica. Tout est permis : même d’assister à un bal de trente minutes où se succèdent différentes valses menées par un couple de septuagénaires tout droits ramenés de Chine. Absurde ? Si cette pensée traverse l’esprit un instant, elle est aussitôt remisée au placard tant cette parenthèse poétique émeut et fait toucher du bout du cœur la fragilité perdue, l’innocence envolée.

Parole monstre

Et parce qu’elle ne fait décidément rien de façon raisonnable, Liddell s’octroie un seule en scène final de plus d’une heure. Cette véritable logorrhée se vit plus qu’elle ne se raconte. Micro en main, la bouche comme une gueule d’animal furieux, la comédienne vocifère, chuchote, se répète, crie, argumente, chante, éructe. Bref : elle se déforme jusqu’à se tordre et atteint un tel niveau d’engagement physique que la salle reste accrochée à ses mots, sidérée et envoûtée, mal à l’aise et conquise. Son mal de vivre, sa misanthropie assumée, Angélica Liddell la balance avec rage et sa brûlure s’excite : plus elle a mal, plus elle en fait, et plus son incroyable vitalité, son idéalisme nous saute à la gorge. Ponctué par la chanson House Of The Rising Sun qui revient chaque fois que la folie guette, ce texte fleuve et sans concessions n’a pas été écrit pour plaire : il provoque.

Cette radicalité de la forme et du fond peut sidérer. L’artiste le sait et le dit : elle ne veut pas être aimée et elle n’aime personne. Qu’elle se masturbe, se contorsionne ou se fasse discrète parmi les autres membres de la troupe, Angélica Liddell est une performeuse dont les spectacles ne laissent pas indifférents. Son extrémisme très adolescent met à mal toute prudence artistique. Conquis ou scecptiques, prenez-vous cette splendide mandale théâtrale en plein face !

Todo el ciel sobre la tierra (el síndrome Wendy), écrit et mis en scène par Angélica Liddell, Odéon théâtre de l’Europe.
Avec : Xue Dong Wu, Xie Guinü, Fabián Augusto, Gómez Bohórquez, Lola Jiménez, Jenny Kaatz, Angélica Liddell, Sindo Puche, Maxime Trousset, Zhang Qiwen, Saite Ye et l’ensemble musical PHACE.
Crédits photographiques : Nurith Wagner-Strauss.

  1. En 2011, Anders Behring Breivik a tué soixante-dix-sept jeunes qui séjournaient sur l’île dans le cadre d’un camp d’été de la Ligue du parti travailliste []

Une réflexion sur “Todo el cielo sobre la tierra de Angélica Liddell

Cris et chuchotements

  1. Merci encore pour cette excellente critique, très bien construite et argumentée. Contrairement à vous, je n’ai pas été emballé par la première partie de la pièce, trop brouillonne et remplissage pour moi. La performance de Liddell vaut à elle seule le déplacement par contre ! J’en suis sorti secoué. Vous trouverez ma critique ici : http://thomasletheatrophile.over-blog.com/2013/11/todo-el-cielo-sobre-la-tierra-ou-la-monstrueuse-performance-d-ang%C3%A9lica-liddell.html

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