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Henry VI de William Shakespeare

Le Jolly roi

Jusqu’au 22 janvier 2014, théâtre des Gémeaux

La pièce s’ouvre sur la mise en terre de Henry V, roi flamboyant et conquérant, aimé de ses sujets. Son jeune fils lui succède et, loin de l’image paternelle, devient une sorte de roi innocent, très pieux, voulant la paix à tout prix, mais bien trop naïf pour savoir comment l’instaurer. Autour de ce souverain sans grande envergure, les rivalités rongent la cour d’Angleterre. Bien plus que les rebelles français, ce sont les seigneurs assoiffés de pouvoir qui sapent les fondations du royaume. Dans une vision à l’esthétique léchée et au vaste souffle, Thomas Jolly nous embarque dans une épopée historique de plus de huit heures couvrant les deux premiers volets de cette imposante trilogie. Un pari osé que le jeune metteur en scène relève haut la main.

Henry VIOutre sa longueur, si Henry VI est une pièce peu montée, c’est aussi du fait de sa complexité narrative. Jolly se joue de ce premier écueil en proposant un univers cohérent et clair, trouvant mille astuces pour faciliter la compréhension du texte. Un bel exemple en est la façon dont il gère les complexes généalogies : ici en faisant apparaître un tableau ludique, là en mettant à profit toute la troupe, il crée des supports visuels qui rendent lumineux les points obscurs.

Cette clarté du récit permet de se laisser complètement happer par cette fresque monumentale. La scénographie sait apporter une ampleur élégante tout autant qu’un côté rude et rock, voire bricolé. L’équilibre marche, nous transportant avec bonheur du palais royal aux champs de bataille en passant par la cathédrale où a lieu le couronnement. Le traitement de la lumière est particulièrement réussi : à l’opposé de l’approche classique, la lumière vient presque toujours du plateau. Proche de l’ambiance d’un concert, elle renforce le sens aigu de représentation et permet des jeux d’ombre d’une grande précision. Des batailles enfumées, menées à coups de rubans et de drapeaux, au couple maudit formé par Marguerite et le comte de Suffolk enlacés sur le pont d’un bateau en pleine tempête, les tableaux sont époustouflants.

Henry VILe metteur en scène et sa troupe manient également l’humour avec virtuosité et juste ce qu’il faut de culot pour ne pas se prendre trop au sérieux. Bien sûr, les Français sont représentés comme une équipe de bras cassés improbables face aux valeureux combattants britanniques – la pièce est racontée du point de vue anglais et il est fort probable que les comédiens de l’époque s’en donnaient à cœur joie pour caricaturer l’ennemi de la couronne. Jeanne la Pucelle a les allures d’une héroïne de manga, le dauphin Charles une féminité inattendue et la bêtise du duc de Bourgogne paraît abyssale. Mais les Anglais ne sont pas épargnés non plus : le cardinal et son chien ou les querelles enfantines des seigneurs les rendent tout aussi ridicules. Et puis il y a les délicieux petits interludes écrits et joués par la comédienne Manon Thorel qui viennent ponctuer et commenter le déroulement de la pièce. Du métathéâtre joueur, partageant une complicité jubilatoire avec le public.

Tout n’est cependant pas parfait au royaume de Thomas Jolly. Les passions ressenties par les personnages sont assez souvent retranscrites par un texte crié plutôt que bien projeté et qui, de ce fait, s’entend moins bien. Quelques scènes sont un peu moins tenues que l’ensemble. Certes. Mais cela ne suffit pas à gâcher notre plaisir. Lorsque, à la fin de ces deux premiers épisodes, le sang coule au cœur même de la cour, la salle frémit devant l’hécatombe et reste en suspens, haletante… À quand la suite ?

Henry VI de William Shakespeare, mis en scène de Thomas Jolly, théâtre des Gémeaux.
Avec : Johann Abiola, Damien Avice, Bruno Bayeux, Alexandre Dain, Geoffrey Carey, Gilles Chabrier, Eric Challier, Flora Diguet, Émeline Frémont, Damien Gabriac, Thomas Germaine, Thomas Jolly, Pier  Lamandé, Martin Legros, Julie Lerat-Gersant, Charline Porrone, Jean-Marc Talbot, Manon Thorel.
Crédits photographiques : Nicolas Joubard.

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