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Je suis encore en vie de Jacques Allaire

Poids des corps

Jusqu’au 24 janvier 2014, Tarmac

L’aura de la poétesse afghane Nadia Anjuman hante la pièce Je suis encore en vie. Son destin tragique a donné envie au metteur en scène Jacques Allaire de se pencher sur d’autres existences de femmes séquestrées par des règles et un patriarcat aliénants. Pour illustrer ces histoires difficiles, il n’en fallait qu’une seule, rassemblant la substance de toutes les autres. Davantage conte symbolique que documentaire détaillé, le décor se restreint à quelques éléments choisis et des lumières ciselées. Si les images restent, le propos, lui, laisse songeur…

Le visage d’Anissa Daoud prend la lumière. Plus qu’il ne la prend, il la restitue et renvoie aux spectateurs, sans mots, tout ce qui traverse son esprit. La densité du jeu de la comédienne passe par son corps. En effet, ici, pas de paroles. Une musique et des sons (extra)ordinaires (nourrisson qui pleure, bombe qui explose, respiration malade…) accompagnent le déroulement du drame sans qu’aucune phrase ne soit jamais prononcée – ou si, juste ces quelques vers en off dont on se demande pourquoi ils viennent casser le code institué. Très investis, Jacques Allaire et Anissa Daoud sont comme deux danseurs, entre lourdeur et grâce, ouverture et fermeture. Le poids des corps impose une lenteur fascinante faite d’actions répétitives et d’ennui habité. La rareté de cette écoute, sans appel du pied ni grandiloquence, possède l’élégance de la terreur.

Retenue au chevet de son mari dans le coma, l’héroïne ne peut pas se déployer. La très poignante danse-contact au sol en atteste : elle veut vivre mais la société l’en empêche, cette société représentée par son époux dont elle peine à se défaire. La symbolique de cette chorégraphie pose un postulat puissant : il ne s’agit pas d’abandonner un corps qui entrave mais bien de s’en débarrasser. La passivité cède le pas à l’action pure, celle de la liberté, toujours en mouvement.

Dès l’instant que le mari se réveille, la pièce s’égare. L’ultime partie où la femme se fait tuer par son mari (qu’elle a pourtant tué ?) arrive comme un cheveu sur la soupe. La dramaturgie accole alors deux histoires qui ne semblent plus rien à voir l’une avec l’autre. Nous avions l’impression d’une femme qui, malgré l’empêchement, aimait son mari, et d’un seul coup nous nous retrouvons face à un mari violent et une femme terrorisée. En voulant tout raconter, Jacques Allaire ne raconte plus rien et le propos même de sa pièce se brouille jusqu’à créer une forme de confusion. Car si le livret éclaire certains partis pris dramaturgiques, la pièce, elle, pèche par manque de clarté et rate la force de son final.

Je suis encore en vie, écrit et mis en scène par Jacques Allaire, Tarmac.
Avec : Anissa Daoud et Jacques Allaire.
Crédits photographiques : Éric Legrand.

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