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Sur le chemin d’Antigone d’après Sophocle

Fleur en cage

Jusqu’au 2 février 2014, au théâtre 13

Invitée par le théâtre 13 à présenter trois de ses créations, la compagnie Agence de voyages imaginaires possède plus d’un poème dans son sac. Créatrice d’un théâtre total qui adapte les grandes histoires populaires en utilisant le clown, les marionnettes, le mime, etc., la joyeuse troupe monte ses spectacles un peu partout à travers le monde dans un esprit familial et curieux.

Sur le chemin d’Antigone fait partie de ces pièces magiques qui secouent les consciences ankylosées tout en se gardant de tout sérieux voire de toute morale. En faisant confiance au jeu de ses comédiennes et en distillant des images simples (mais fortes), le metteur en scène Philippe Car crée un univers d’une remarquable poésie, qui ne s’oublie pas de sitôt et laisse aux joues un goût de sel.

Parce qu’elle refuse de se soumettre, Antigone mourra. Désobéir, être hors des cadres, dire non : le sujet reste d’une redoutable actualité. Jouée par trois comédiennes, la pièce ne s’embarrasse pas du masculin et du féminin. Au contraire, l’occasion semble toute trouvée pour s’intéresser à Antigone en tant que figure de la jeunesse qui se révolte contre sa condition de femme. Il faut dire et redire à quel point la comédienne Valérie Bournet est extraordinaire. À la fois narratrice de l’histoire par l’intermédiaire du clown Séraphin et en même temps la quasi totalité des autres personnages, elle bouleverse. Son Antigone, nez rouge et couronne en carton pizza, est d’une douceur incroyable. Elle lutte sans cris, avec conviction. Créon lui-même jouit d’une interprétation tout en subtilité : d’abord ridicule avec sa tête de Groucho Marx muet, il prend peu à peu des nuances et son extrême complexité le rend aussi attachant qu’ignoble.

La poésie fleurit ici à l’intérieur des petites choses. Quand ils ne sont pas joués par les comédiennes, les personnages sont représentés par un objet symbolique fort : le nez d’Antigone, la veste militaire d’Hémon, les lunettes de Créon, les moustaches de Gabriel et Cupidon… Tout cela permet à la mise en scène de ne pas s’encombrer d’une dramaturgie contraignante : chaque personnage peut exister sans corps et chaque comédienne peut le jouer sans être pour autant tributaire du rôle. Devient possible de doubler la voix des personnages pour créer une distanciation, intégrer les mains de l’une avec le corps de l’autre… Sans cesse inventive et surprenante, la mise en scène lorgne du côté du merveilleux.

Avec une certaine économie de moyen, le lyrisme trouve ses racines dans un oiseau qui s’envole, un tango dans une manche et tant d’autres trouvailles à ne pas révéler ! Chaque élément du décor pouvant également servir à plusieurs reprises pour superposer différentes symboliques ( le drap rouge : à la fois trône,  cape et linceul), tout manichéisme se gomme et le monde gagne en profondeur.

Quand le drame se fait trop noir, le clown Séraphin intervient. Ses paroles simples posent l’évidence du regard de l’enfance sur la tragédie. En définitive, qui mieux que le clown peut combattre le cynisme par la seule qualité de sa présence ? La beauté de cette version d’Antigone pourrait se résumer à cette seule image finale : le corps pendu a laissé place à une fleur bleue en cage. Et pourtant, elle brille.

Sur le chemin d’Antigone, d’après Sophocle, écrit par Philippe Car et Valérie Bournet, mise en scène de Philippe Car, théâtre 13.
Avec : Valérie Bournet, Lucie Botiveau, Marie Favereau.
Crédits photographiques : Elian Bachini.

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