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The Valley of Astonishment de Peter Brook et Marie-Hélène Estienne

Le cerveau inconnu

Jusqu’au 31 mai 2014, Bouffes du Nord

Avec ce nouveau spectacle, Peter Brook et Marie-Hélène Estienne continuent la « recherche théâtrale » autour de la neurologie commencée il y a une vingtaine d’années avec L’Homme qui. Inspirée de témoignages de patients, The Valley of Astonishment explore les méandres mal connus du cerveau, en particulier la synesthésie1. Mémoires phénoménales, associations d’idées étonnantes, visions du monde uniques, réapprentissage du mouvement par le regard après un accident… Brook et Estienne font le choix d’un étonnement admiratif devant ces exceptions qui nous permettent d’entrapercevoir l’incroyable pouvoir du cerveau humain.

The Valley Of AstonishmentSans se limiter à son histoire, The Valley of Astonishment a pour fil rouge le récit de Sammy, « une femme avec un prénom d’homme ». Sammy est dotée d’une faculté de mémorisation exceptionnelle : il suffit qu’elle entende une seule fois un article ou une liste arbitraire de chiffres ou de mots pour pouvoir les restituer parfaitement. À la demande de son employeur, elle va faire des tests avec des neurologues et ainsi apprendre en milieu de quarantaine qu’elle est synesthète. Cette appellation change sa vie : mise en contact avec un producteur, grâce à son don elle intègre un spectacle, telle une freaks des temps modernes.

Comme toujours dans son travail, Brook privilégie le minimalisme et l’intime. Quelques objets et un intelligent travail de lumière suffisent à créer la scénographie. Trois comédiens et deux musiciens complices jouent tous les rôles. Et ce grand magicien de théâtre est bien trop habile pour que le résultat soit pour autant aride. Au contraire, par la grâce d’interprètes virtuoses et d’une direction d’acteurs subtile et vivante, ces personnages différents crèvent la scène de leur humanité.

Souvent drôle, The Valley of Astonishment prend aussi des détours émouvants. Que cela soit à travers l’histoire de cet homme qui va réapprendre à se servir de son corps alors qu’il n’a plus aucune sensation physique, ou à travers la détresse de Sammy, débordée par une mémoire dont rien ne s’efface, qui voudrait tant oublier… Porteuse d’espoir, la pièce redonne toujours au final le pouvoir à l’individu et à sa force de volonté surprenante.

Lors du dernier tableau, tous s’arrêtent. Au milieu des autres interprètes immobiles, avec des gestes mesurés, Toshi Tsuchitori joue et, au-delà de la science et de l’humain, la musique ouvre une dimension spirituelle. D’où vient donc cette petite merveille dont nous sommes tous porteurs : notre cerveau ? Malins, Brook et Estienne se gardent bien d’apporter une quelconque réponse et nous laissent repartir sur cette fin en forme de points de suspension…

The Valley of Astonishment, une recherche théâtrale de Peter Brook et Marie-Hélène Estienne, Bouffes du Nord.
Avec : Kathryn Hunter, Marcello Magni, Jared McNeill et les musiciens Raphaël Chambouvet, Toshi Tsuchitori.
Crédits photographiques : Pascal Victor.

  1. La synesthésie est un phénomène neurologique qui provoque l’association de plusieurs sens. Un exemple assez commun est l’association de couleurs avec les nombres et les lettres. []

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