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L’Annonce faite à Marie de Paul Claudel

Sacrés

Jusqu’au 19 juillet 2014, Bouffes du Nord

Pour se prêter au jeu de la sacralité, les Bouffes du Nord constituent un espace privilégié. Avec ses murs rouge écaillés et ses dorures d’une autre époque, la salle évoque tantôt un palais en ruine tantôt une église renaissante. Parce qu’elle rend grâce à la puissance de la foi, l’écriture claudélienne résonne entre les murs du théâtre comme un psaume profond qui émanerait d’un rêve – d’un cauchemar ?  Via une mise en scène élégante et intense, L’Annonce faite à Marie se concentre sur les mots et les sculpte dans des corps rompus à la violence. En résulte un poème en forme de messe et dont les voix se prolongent jusque tard dans la nuit…

Le théâtre de Claudel, celui-là du moins, plein de dévotion et d’absolu, réclame des comédiens sans demi-mesure. La troupe que dirige Yves Beaunesne possède ce qu’il faut de passion pour que le lyrisme s’ancre profondément dans le sol agricole. Judith Chemla habite le personnage de Violaine avec une folie illuminée, une presque candeur aussi. Sa prestation subjugue. Toute entière à son Dieu, l’héroïne refuse l’idée du bonheur quotidien et accède à une dimension nouvelle : celle de l’abnégation divine, de l’offrande du corps qui se transcende face à l’éternel. Autour d’elle, les autres comédiens insufflent un oxymore : un souffle cartésien. Parés de force mais sans grimace, droits dans leurs costumes, ils dessinent les contours de petites gens tout en les superposant à l’imagerie catholique : le drame campagnard devient alors une parabole sur le pouvoir de la foi et l’importance du pardon. Très épurée, la scénographie fluctue en fonction des lumières. Remis au centre, les comédiens suffisent au plateau. Leurs corps sont tout. Seuls la nuit et le jour les cisèlent.

L’Annonce faite à Marie raconte une histoire ancienne  : l’histoire d’une fille aînée qu’on veut marier, qui contracte la lèpre et devient (peut-être) une Sainte. Sans chercher à l’interpréter d’une façon contemporaine, Yves Beaunesne donne cependant un sens actuel à l’histoire en montrant son atemporalité. La parabole s’émancipe ici du drame moyen-âgeux en proposant des personnages-figures. La mythologie de l’ensemble est renforcée par un magnifique travail musical. Accompagnés par deux violoncellistes, les comédiens chantent et leurs voix célestes semblent s’élever vers le Tout-Puissant, sans autre espoir de retour que la croyance absolue en son existence.

Ce théâtre sacré ne manque pas d’envergure. Encore faudrait-il, pour que le texte tranche encore davantage sans effet et sans manière, aller encore plus loin et gommer la dentelle (pensons par exemple à l’emploi de la séquence vidéo qui, sans retirer au spectacle, n’apporte pas d’eau au moulin non plus). Cette très belle mise en scène donne à voir les liturgies chrétiennes et un peu aussi, il faut le dire, celle du théâtre. Sur l’autel comme à la scène, n’est-il pas une force mystérieuse qui guide, soulève et transcende ? La Nina de Tchekhov ne voulait pas perdre la foi, la Violaine de Claudel, elle, s’y accroche comme une feuille d’été à un arbre en hiver. Et sa croyance sans cynisme nous emporte.

L’Annonce faite à Marie, écrit par Paul Claudel, mis en scène par Yves Beaunesne, Bouffes du Nord.
Avec : Damien Bigourdan, Judith Chemla, Thomas Condemine, Jean-Claude Drouot, Fabienne Lucchetti, Marine Sylf et les violoncellistes Myrtille Hetzel et Clotilde Lacroix.
Crédits photographiques : Guy Delahaye.

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