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Les Nègres de Jean Genet

Le noir est une couleur

Jusqu’au 21 novembre 2014, théâtre de L’Odéon

À la demande de Luc Bondy, directeur du théâtre de L’Odéon, le metteur en scène Bob Wilson se frotte aux Nègres, pièce dont Jean Genet avait lui-même reçu commande en 1954. Décrite par son auteur comme une clownerie, la pièce met le cerveau de ses lecteurs/spectateurs à rude épreuve. Personnages multiples, théâtre dans le théâtre, mélange des couleurs et des genres, Les Nègres s’éprouve plus qu’il ne se comprend réellement tant sa dramaturgie est plurielle. Parfois indigeste dans son costume de carnaval, la lecture floue de l’œuvre n’empêche cependant pas une vraie réussite formelle. À défaut de militantisme, il faudra donc se contenter de la beauté de la scénographie et de la perfection tant technique que poétique des excellents quinze comédiens qui embrasent la scène.

Guirlandes de lumières, palmiers façon Las Vegas, escaliers menant vers des cieux bleu nuit, robes de divas pailletées, musique jazz entraînante : comment ne pas être séduit par le charme suranné et malicieux de la dernière pièce de Bob Wilson ? Le travail du grand metteur en scène américain épate forcément. Rien n’est laissé au hasard et le plateau devient le lieu d’une grammaire de haute volée. Les multiples effets de style sont presque comparables à la ponctuation : virgule quand tel personnage coupe l’autre, point d’exclamation quand la musique tonne, point virgule pour tel tic ou tel geste découpant tel morceau de texte. Ces exercices de style virtuoses se déclinent à l’infini. Bob Wilson semble se les être tous appropriés et il s’en amuse – comme si la grâce d’un ralenti ou la surchauffe d’une scène répétée trois fois permettait enfin d’accéder au cœur de la pièce. La partition s’exécute avec une telle maîtrise qu’elle ne laisse guère de place au débordement.

Les-negres2Dans ce théâtre de marionnettes, les comédiens deviennent des automates étranges (mais drôles !) dont les corps mécanisés se heurtent à la réalité. Il y a l’art et la manière, et toute cette talentueuse troupe la possède. Mais la démonstration possède également ses limites. Est-il possible de se satisfaire d’un spectacle qui noie sous les couleurs en faisant presque oublier celle dont il est vraiment question : le noir ? Des Nègres de Genet, il reste un concentré certes de clichés volontaires, mais l’appétence de Wilson pour cette mise en abîme festive du théâtre semble cacher aussi un manque d’inspiration sur la problématique de fond. Le bal prédomine sur le propos et le texte ne s’entend plus ou si, dans quelques scènes précieuses où le (presque) silence regagne le plateau.

Ce charivari se regarde avec plaisir mais un sentiment d’excès prend finalement le pas sur celui de la pleine mesure. Comme si l’overdose de décisions esthétiques avait creusé une tombe à l’histoire qui se raconte. Bob Wilson s’est amusé sans faire de mal. On aurait préféré, sans doute, qu’il nous en fasse un peu…

Les Nègres de Jean Genet, mis en scène par Robert Wilson, théâtre de L’Odéon.
Avec : Armelle Abibou, Astrid Bayiha, Daphné Biiga Nwanak, Bass Dhem, Lamine Diarra, Nicole Dogué, William Edimo, Jean-Christophe Folly, Kayije Kagame, Gaël Kamilindi, Babacar M’Baye Fall, Xavier Thiam, Charles Wattara, Logan Corea Richardson et Dickie Landry.
Crédits photographiques : Lucie Jansch.

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