Ni-dieu-ni-diable1
Ni Dieu ni diable d’après Lucien Rebatet

Vouloir croire

Jusqu’au 19 octobre 2014, théâtre 13

Le président François Mitterrand aurait déclaré : « L’humanité se scinde en deux : ceux qui ont lu Les Deux Étendards, et ceux qui ne l’ont pas lu. » Adaptée du texte posthume de Lucien Rebatet, ex-collabo emprisonné à la fin de la Seconde Guerre mondiale, la pièce écrite par Augustin Billetdoux entremêle les années folles et des références ponctuelles au siècle contemporain. L’histoire présente deux hommes épris d’une même femme. Régis croit en Dieu. Michel, lui, à la vie. Quant à Anne-Marie, elle se cherche, encore et encore, et tente de trouver un sens à son existence.

Empêtrés dans des rêves de grandeur qu’ils portent au pinacle, les trois personnages se heurtent pourtant à la médiocrité du monde : comment s’élever quand la vulgarité nous rattrape ? Anticonformiste et gouailleur, le texte est ici remis au centre de la scène théâtrale. À des préoccupations particulièrement actuelles sur l’état d’esprit de la jeunesse s’associe une mise en scène très inspirée par la nouvelle garde des metteurs en scène contemporains – Jean Bellorini en chef de gondole – largement influencée par les grandes oeuvres classiques et un rapport précieux aux mots et au collectif.

La scénographie de Ni Dieu ni diable ne présente pas un grand intérêt. Quelques barils vides, des chaises, des rideaux et le tour est joué. La mise en scène n’est pas ambitieuse mais elle présente le mérite de se débarrasser de ce qui l’encombre : les décors, la lourdeur, le théâtre bourgeois. Resteront la langue de Rebatet, des comédiennes en verve et un certain sens du sacré. Les metteurs en scène contemporains, de Jean Bellorini à Thomas Jolly, semblent reconsidérer le théâtre comme un espace consacré à la jeunesse. Espace d’inspiration où l’idéalisme et la fougue reprennent les rênes de nos rêves.

Ni-dieu-ni-diable2L’histoire contée par la compagnie Corne de Brume prolonge cette ambition visionnaire. En quête d’absolu, les trois héros de la pièce tentent désespérément de faire le deuil du tiède pour exalter l’ivresse (que ce soit celle des idées, du mysticisme ou des corps). Mais la réalité les noie. Face aux grands projets, elle rappelle son inévitable médiocrité : à Régis de sombrer dans le fanatisme et à Michel de troquer ses envies d’écritures contre un engagement dans l’armée. Seule Anne-Marie, figure insoumise, éternelle insatisfaite qui a soif d’exaltation, paiera cher le prix d’avoir voulu se brûler les ailes à des poèmes déjà oubliés.

Souvent bavarde, l’adaptation d’Augustin Billetdoux souffre de longueurs. La littérature prend régulièrement le dessus sur le théâtre et la virtuosité de la mise en scène s’en trouve réduite. La révolution supposée des corps est faite prisonnière derrière des barreaux de mots et tourne trop souvent aux longs discours. Il manquerait comme un mouvement corporel supplémentaire à l’ensemble, une folie, un fluide qui entraînerait et délivrerait définitivement des conventions. L’ensemble retient cependant toute notre attention tant la qualité dramatique de certaines scènes procure une sensation de beau et juste théâtre. Les comédiens Clément Séjourné, Damien Zanoly et Arianne Brousse sont éclatants et jouent leur partition avec ce qu’il faut de sincérité et de style.

À l’heure d’une certaine morosité ambiante, Ni Dieu ni diable souffle un vent de jeunesse et de puissance sur le théâtre 13. La troupe a remporté en juin dernier le prix Jeunes Metteurs en scène 2014 créé par ce même théâtre.

Ni Dieu ni diable, d’après Les Deux Étendards de Lucien Rebatet, écrit par Augustin Billetdoux, mis en scène par Julie Duquenoÿ et Augustin Billetdoux, théâtre 13.
Avec : Lou de Laâge, Clément Séjourné, Damien Zanoly, Mathieu Graham, Arianne Brousse et Pierre Vos.
Crédist photographiques : Compagnie Corne de Brume.

Une réflexion sur “Ni Dieu ni diable d’après Lucien Rebatet

Vouloir croire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *