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Fragments de Samuel Beckett

Être ou ne pas être

Jusqu’au 24 janvier 2015, théâtre des Bouffes du Nord

Le théâtre du dramaturge Samuel Beckett se cantonnerait-il au désespoir existentialiste ? Créé en 2006, Fragments se rejoue au théâtre des Bouffes du Nord après deux ans de tournée mondiale. Constitué de quatre dramaticules (Rough for theatre 1, Rockaby, Act without words 2, Neither et Come and go) et interprété par trois formidables comédiens, il nous rappelle que le théâtre de Peter Brook sait s’émanciper des décors et des tentations baroques pour nous offrir l’essentiel : la densité du jeu et l’uppercut du texte. Leçon de théâtre, c’est certain, mais sans surprise, aussi.

Nul débat possible, Jos Houben, Kathryn Hunter et Marcello Magni possèdent ce je ne sais quoi qui transforme les hommes en clowns et en loosers magnifiques. Profonds, inspirés et précis, les trois comédiens de Fragments sont dirigés avec finesse et sans fanfaronnade. Ici le rire sonne léger et sans méchanceté. Il traduit le tragique et la peur d’être, en nommant l’angoisse soit par un trop plein de paroles (Rockaby, Neither) soit au contrairement par une absence totale de texte (Act without words 2). Chez Beckett, l’humanité porte sur elle les stigmates de son incapacité à être éclairée ou éclairante : la vue manque, la jambe s’absente, les corps sont tout étirés ou rabougris… Reste la drôlerie de ces difformités, de ces incompréhensions qui rendent les hommes si fragiles et parfaitement attendrissants.

Fragments2Quelques accessoires suffisent à créer un contexte. Quelques noirs à passer d’un fragment à un autre. L’épure de l’ensemble soulage presque du poids très contemporain de charger un spectacle avec mille idées foisonnantes. Il faut être reconnaissant aux metteurs en scène Peter Brook et Marie-Hélène Estienne de préférer la simplicité aux grands effets aguicheurs. Cependant le spectacle s’apprécie sans engendrer de grand bouleversement. Il convient alors de s’interroger sur le point de vue posé sur les personnages, le ton choisi et le lien qui court entre toutes ces saynètes. À force de trop de liberté et en s’en remettant autant aux capacités d’interprétation des spectateurs, la pièce possède un côté certes brut mais sans point de vue véritable. L’ensemble s’écoule avec intelligence mais sans risques. La forme fragmentaire montre ses limites en empêchant un quelconque fil conducteur de se nouer pour rattacher chaque saynète à l’autre. Mais rien de grave sous le ciel de Godot, l’essentiel est bien là, et il réchauffe.

Fragments, écrit par Samuel Beckett, mis en scène par Peter Brook et Marie-Hélène Estienne, théâtre des Bouffes du Nord.
Avec : Jos Houben, Kathryn Hunter et Marcello Magni.
Crédits photographiques : Paul Victor.

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