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Andorra, autopsie d’une haine ordinaire par Fabian Chappuis

La victime était coupable

Du 5 janvier au 14 février 2016 au théâtre 13, 1h55 sans entracte
Du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h, relâche le lundi

eugene indifferentCréée un peu plus d’une décennie après la guerre, cette fable cruelle décrit avec beaucoup de finesse l’antisémitisme comme exutoire des mesquineries les plus ordinaires. Un propos toujours aussi actuel, remarquablement servi par une mise en scène certes classique mais qui fait mouche.

C’est un conte cruel, une fable ordinaire, une mécanique diabolique qui broie ses personnages que nous montre Fabian Chapuis dans sa mise en scène de Max Frisch. Dans la contrée fictive d’Andorra – seuls les noms des personnages rappellent le petit État bien réel d’Andorre – tout le monde félicite Carl de son acte de générosité : vingt ans plus tôt, il a recueilli un enfant juif, Andri, pour lui permettre d’échapper “aux grands massacres” – la Shoah. Mais on sent l’instituteur au grand cœur rongé par un mal profond qu’il peine à exprimer, comme le prouve sa passion pour la bouteille.

Et pour cause : Andri n’est pas juif, son père a menti. Mais parce qu’il est et a toujours été juif aux yeux de tous, Andri incarne tout ce qu’ils rejettent et détestent. Le jeune homme, si pur et si bon, rempli de doutes, a beau se débattre, rien n’y fait : pour tout le monde, il est un objet de détestation. Avant même qu’il ait pu faire quoi que ce soit, il est déjà condamné. Il suffira d’une étincelle pour que la haine, contenue mais toujours prêtre à exploser, éclate enfin et transforme Andri en victime expiatoire.

Et alors qu’Andorra vit en état de siège, et que la menace d’une invasion ennemie se fait chaque jour plus précise, la situation va se dégrader jusqu’à l’issue fatale. Même l’amour de sa sœur ne parviendra pas à sauver Andri. C’est à cette lente mise à mort qu’assiste le spectateur pendant deux heures et à laquelle nous invitent d’ailleurs des panneaux sur lesquels les acteurs des événements témoignent en vidéo, comme dans ces émissions de reconstitution de crimes. A l’instar de Chronique d’une mort annoncée de Gabriel Garcia Marquez, l’issue est connue pratiquement dès le départ. C’est à l’analyse des mécanismes qui ont conduit au drame que nous invite Max Frisch dans cette pièce créée en 1960.

Mécanique de l’exclusion

Contemporain de Bertold Brecht, cet auteur suisse excelle ici à décrire cet antisémitisme de l’après-guerre, antisémitisme crasse mais tellement répandu, plein de mauvaise foi. Toujours à se plaindre, les juifs, toujours persécutés. Peu importe qu’on les accuse d’être sans cœur, lâches, qu’on veuille comme pour Andri les forcer à devenir commerçants quand ils préféreraient être menuisiers, “parce qu’il est bon pour les affaires, comme tous ceux de son peuple”. Quelque part, “c’est toujours de leur faute”. La victime devient responsable de son sort, et elle a beau faire, tenter de s‘expliquer, rien n’y fait. Plus elle se justifie, plus est coupable.

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Derrière le thème archi-rebattu de l’antisémitisme, se dégagent deux autres thématiques fortes qui donnent tout sa modernité au texte. La première, c’est celle de la mécanique de l’exclusion: on voit ici comment un groupe humain ne se constitue qu’en mettant à l’écart, en désignant à la vindicte un bouc-émissaire bien pratique, ce qui permet de resserrer les rangs. Pour qu’il y ait un “nous”, il faut qu’il y ait un “eux”. Le contexte de guerre accroît cette paranoïa. Le coupable n’est pas tant celui qui commet un crime que celui que la société considère déjà comme un criminel. Revoilà le vieux thème biblique du bouc-émissaire, au sens littéral du terme : un individu est chargé de tous les maux du groupe, et va les expier à sa place.

Symbolique du mur

La deuxième thème sous-jacent porte sur l’identité. Qui est vraiment Andri, s’il n’est pas juif ? Un faible, un être mauvais, comme le prétendent les habitants d’Andorra ? Un tendre cherchant la lumière, comme dans les yeux de sa sœur ? Incapable de trouver la vérité entre les mensonges de son père, la mansuétude un peu intéressée du curé et la méchanceté des Andorriens, Andri est voué à la perte. L’auteur semble poser la question : n’existe-t-on que dans le regard des autres ? Comment fait-on pour se débarrasser d’une étiquette dont on ne veut pas et qui vous colle à la peau, au point de ne plus savoir qui vous êtes vraiment ? La morale semble sans appel : si vous tentez de vous en affranchir, vous êtes perdus.

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Le propos est ici magnifiquement servi par la métaphore du mur, cet élément de décor qui sert à indiquer les entrées et sorties des personnages : mur qui enferme les personnes dans leurs lâchetés et leurs hypocrisies, mur que l’on badigeonne de peinture blanche comme chaque année pour la Saint-Georges pour se raccrocher à quelque chose alors qu’on sombre dans la folie, mur sur lequel coule le sang après le meurtre. Andorra est un huis-clos étouffant. Les projections vidéos lui donnent un tour documentaire, ce qui souligne l’universalité des thèmes abordés.

Certains trouveront cela kitsch, bien sûr. La mise en scène est simple, sans fantaisie avec ses personnages en costume d’époque, mais elle est diablement efficace. Comme la pièce, elle oscille en permanence entre le sublime et le ridicule, à l’instar de la collection de stéréotypes qui compose une bonne partie des personnages : le soldat paillard et brutal, incarnation du “méchant” à l’état pur, l’aubergiste commère et malveillante, le médecin escroc et fanfaron, la mère bonne pâte mais impuissante…

Les répliques, remarquablement écrites, et le sans-faute dans l’interprétation sauvent la pièce de la caricature. À voir absolument, et à faire voir à tous ceux qui s’interrogent sur la résurgence de l’antisémitisme, ce vieux démon qui renaît systématiquement de ses cendres, symptôme d’un mal plus profond et immémorial : le besoin des hommes de haïr et d’exclure pour se sentir exister.

 

Crédit photos : Bastien Capela

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