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Fugue par Samuel Achache

Solitude des grands espaces glacés

Du 5 au 24 janvier au Théâtre des Bouffes du Nord

eugene3Dans cette série de tableaux drolatique, qui a paraît-il beaucoup fait rire à Avignon, Samuel Achache montre des existences en pleine confusion dans un coin paumé du Pôle Sud. Rire et absurde se conjuguent en musique et cette tragi-comédie délurée sur l’art de la fugue n’aura jamais aussi bien porté son nom.

On serait bien en peine de résumer la dernière création de Samuel Achache tant Fugue ne raconte pas une histoire mais capture plutôt un moment, une tranche de vie absurde et drôle. Celle d’une bande de scientifiques perdus au fin fond de l’Antarctique, à la recherche d’un improbable lac d’eau pur souterrain.

Mais le doute subsiste : ce lac qu’aucune main humaine n’a jamais atteint depuis des millions d’années, ne risque-t-on pas de le souiller avec nos machines ? demande l’un d’eux, sans doute le plus lucide de tous derrière ses airs nigauds. Question pas si anodine car révélatrice de l’état d’esprit des personnages, tous partis dans cette contrée désertique à la recherche de leur propre lac souterrain intérieur mais terrifiés à l’idée de ce qu’ils pourraient y trouver. Ou n’y rien trouver. Car, au fond, et s’il n’y avait rien ? Rien pour combler le vide de leur existence ?

Car la “fugue” dont il est question ici et qui donne son titre à la pièce, c’est d’abord celle-ci : la fuite en avant de personnages qui sont venus jusqu’au bout du monde pour essayer, vainement, de se trouver. Mais las, ils ne font que trimballer leurs vieilles névroses avec eux. Car, comme le dit le seul personnage féminin, une Suisse bourrue, lors d’un mémorable et hilarant monologue de “pétage de câble” d’anthologie, “on n’oublie pas ses casseroles, on les traîne partout avec soi”.

 

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La casserole, en question, dans son cas, c’est un ancien amant, dont le fantôme revient la hanter et même…profiter de sa salle de bain. Qu’est-ce qui l’unissait à cet homme ? On ne le saura jamais. Après s’être livré à une hilarante course olympique dans une baignoire, celui-ci restera présent, en arrière-plan, tout au long de la pièce, pour observer les personnages sans jamais intervenir ou presque.

La musique pour combler le vide

En musique, une “fugue” est un morceau où une voix démarre quand une autre finit, comme une perpétuelle fuite en avant. Ici, la musique est omniprésente. Profonde et mélancolique, elle s’invite sur scène quand on ne sait plus quoi dire, quand les personnages eux-mêmes paraissent dépassés. Dans les moments de désespoir, la musique est là pour combler le silence.

Dans la grande tradition du théâtre de l’absurde, la tragédie n’est jamais très loin derrière le rire. Pourtant, que l’on ne s’y trompe pas, Fugue vous promet une heure et demi de rire garanti. Les personnages, comme beaucoup d’universitaires, sont de complets inadaptés sociaux. Leur maladresse, leur arrogance ou leurs longs discours sur des sujets aussi abscons que “les ossements des mots” en deviennent comiques et absurdes à force d’érudition. Le simple mot de “chercheur” suffit à les faire hurler de rire – et nous aussi – quand ils sont ivres.

Au bout du compte : une heure et demie de très beau spectacle, où l’hilarité, contagieuse, le dispute à une écoute quasi-religieuse de la musique puis à un sentiment de profondeur qui vous poursuit longtemps après la fin de la représentation.

Avec qui y aller ? Un thésard en mécanique des fluides au Kirghizistan, un fan de Ionesco, un chômeur en fin de droits.

Crédit photo : @Jean-Louis Fernandez

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