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Le chant du cygne / l’Ours par Maëlle Poésy

De folies salvatrices

Au Studio-Théâtre de la Comédie française, du 21 janvier 2016 au 28 février 2016, durée 1h – (pour y aller)

L’un est ivre de vodka et de souvenirs, les autres enragés de mauvais amour. Pourtant, de ce vacarme, de ce bruit des êtres sans queue ni tête, émane une douceur. Si vous avez peur de tout perdre en vieillissant ou en aimant, si vous vous sentez parfois incapable d’affronter le monde, ces pièces vous toucheront.

Le premier temps

Le spectacle se compose de deux pièces courtes de Tchekhov. La première commence avec l’entrée en scène d’un acteur hagard, encore ivre, qui se réveille dans sa loge au milieu de la nuit, dans un théâtre abandonné du public comme du personnel. Interprété par Gilles David, Vassili Vassiliévitch traverse les états de la fatigue, de la gueule de bois, de la terreur et atterrit enfin sur une splendeur tragicomique de vieillard accroché au passé. Lorsqu’il prendra peur, votre coeur s’emballera, lorsqu’il vous parlera de la plus belle femme du monde, il fondra. Les narrations autobiographies de la vieillesse sont toujours touchantes. Celles-ci, livrées par Vassili Vassiliévitch, qui se proclame l’un de plus grands acteurs de son temps, sont captivantes de justesse et d’émotion, avec une mise en abime troublante des deux niveaux de lecture.

Vassiliévitch rejoue pour vous ses plus beaux moments de scène et vous livre les plus amères analyses de sa vie – actuelle et passée – accompagné d’un jeune souffleur, un « rat du théâtre », dont l’attitude est tantôt emballée et tantôt accablée. En tant que spectateur on s’interroge sur ce qu’il voit dans le vieux, puis on en déduit qu’il y voit comme nous une belle façade qui s’effondre, un patrimoine humain qui part en ruines sans toutefois diminuer en splendeur. Et qu’importe si Vassiliévitch nous ment un peu, beaucoup, à la folie : cette nuit lui appartient, et nous la prenons.

Le second temps

La seconde pièce mise en regard avec celle-ci sonne forcément comme un renouvellement du genre « douces folies ». Eléna Ivanovna vit recluse depuis la mort de son mari, entourée de son effigie et servie par Louka – joué par Gilles David qui vient d’interpréter Vassiliévitch, un fil rouge vivant entre les deux pièces -, jusqu’à ce qu’un créancier de son mari fasse irruption dans sa cuisine. Les propos sont chauds, violents, colériques : une guerre des sexes s’ouvre sur scène alors qu’on avait à faire à une quasi-nonne. Deux jeunes gens pour qui l’amour ne valait plus d’être vécu s’en prennent l’un à l’autre pour cracher tout ce qu’ils avaient sur le cœur. Leur chute est évidemment comique et belle, prévue, bien jouée, et nous y croyons avec amusement.

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Une technique discrète au service d’un texte audible

Le texte de ces deux pièces suffirait presque à nous captiver, et de surcroît les acteurs le délivrent avec une justesse parfaitement maîtrisée, l’une des marques de fabrique de la Comédie Française. Dans la salle, lorsque le silence se fait on entend vibrer les murs au passage du métro, surtout pendant les monologues de Vassiliévitch. En plus de cela, la mise en scène efficace et parlante, ainsi qu’un plateau qui se prête à toutes les fantaisies, viennent servir les propos des personnages sans nous détourner du texte.

On regrette un peu que le texte légèrement déséquilibré donne plus la parole aux uns qu’aux autres, notamment pour le rôle d’Eléna Ivanovna, qui pourrait gagner en ampleur et en férocité. La palette des émotions qui lui sont données à vivre est sans doute plus subtile, et plus largement commentée par les autres personnages de la pièce que disséquées par la première concernée. D’ailleurs, ses monologues sont plus courts et moins approfondis, elle n’est pas appelée à s’exprimer si souvent sur ce qui se joue dans sa maison, sur ses états d’âmes. Elle en reste inoubliable, mise sur un piédestal tant imaginaire que physique.

Un spectacle de théâtre vivifiant

En somme, ce court spectacle composé de deux micro-pièces est parfait pour ceux qui souhaitent être transportés et vivres des émotions fortes sans y passer toute une soirée ou subir une catharsis complète. En une heure vous serez parcourus de frissons et secoués de gloussements, vous serez portés par des silences pesants, des regards attendris, éméchés, colériques, endoloris, blessés et par-dessus tout : vivants.

Avec qui y aller : votre copin.e qui évite le théâtre parce que « c’est long et ennuyeux », celui qui ne sait se concentrer plus d’une heure, celle qui écoute vraiment les textes.

Crédit photo : @Simon Gosselin

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