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Victor F. par Laurent Gutmann

Monstre de Frankenstein cherche père désespérément

Du 5 au 24 janvier au théâtre de l’Aquarium, du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h

eugene indifferentLaurent Gutmann revisite le mythe du “Prométhée moderne” popularisé par Mary Shelley et en profite pour explorer la relation quasi filiale entre Victor Frankenstein et sa monstrueuse créature. En ressort une comédie grinçante qui parvient, malgré quelques faiblesses, à nous faire rire et à faire du “monstre” un être humain, trop humain.

Tout le monde connaît le mythe de Frankenstein, mais qui connaît vraiment l’histoire de celui qui l’a conçu, l’homme derrière le “monstre” ? Contrairement à la multitude de films sur ce thème, le sujet cette fois-ci n’est pas la créature mais son créateur, le “Victor F.” qui donne son titre à la pièce.

Thème pas si original que cela puisqu’il est à l’origine d’un film avec l’ancien acteur de Harry Potter Daniel Radcliffe et apparaît aussi dans la kitschissime série télévisée Penny Dreadful, avec Eva Green. De l’œuvre de Mary Shelley, l’Anglaise de 20 ans qui l’écrivit, il reste bien peu dans cette adaptation, à part peut-être la référence à la Suisse, pays d’origine de Victor Frankenstein.

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Au début, on craignait le pire : un comédien seul en scène, Victor F., qui décrit son histoire, d’une voix désincarnée, Frankenstein façon stand-up, devant son meilleur ami aveugle. La mort du petit frère de Victor F. – centrale dans la construction du personnage puisqu’elle explique son désir insatiable de redonner la vie à ce qui n’est plus – est expédiée en une phrase, sous les rires du public, comme s’il s’agissait d’un détail, d’une mauvaise blague.

Alors que Victor F. présente son projet de “recréer la vie humaine artificiellement”, sa fiancée débarque, elle “qui l’attendait en Suisse, comme une cruche” en attendant qu’il finisse sa thèse à Paris. Comme une piqûre de rappel à la réalité alors que Frankenstein s’apprête à lancer son incroyable projet.

Quand la créature prend vie, Victor F. préfère prendre la fuite et se réfugier en Suisse. On change alors de cadre. L’essentiel de la pièce a pour décor une vallée, reproduction à l’identique d’un tableau représentant le cadre de l’enfance de Victor F., seule vraie référence à l’œuvre de Mary Shelley.

Dans Victor F., la mise en scène peut paraître assez artificielle au premier abord, si ce n’est quelques petites trouvailles : la créature de Frankenstein introduite par une voix caverneuse en off à vous donner des frissons, ou encore la voûte étoilée comme métaphore de cet ordre universel et éternel que Victor F. entend tout à la fois atteindre et renverser. La bonne volonté et le dynamisme parviennent à effacer les quelques faiblesses du jeu de l’acteur principal, qui contraste parfois avec celui plutôt honnête des autres acteurs, à commencer par le meilleur ami, l’aveugle débonnaire.

Terreur d’être père

Loin du blockbuster hollywoodien, du conte macabre abondamment traité, revisité, réchauffé, Laurent Gutmann parvient à faire du mythe une comédie, et rend sa créature humaine. Le monstre de Frankenstein devient une métaphore de l’humanité tout entière : seule au monde, cherchant désespérément un but, prête à tout pour être aimée et acceptée, tout à la fois victime et meurtrière.

Ici, la “créature” de Frankenstein n’est pas une bestiole couverte de sutures. Son aspect monstrueux est matérialisé par une énorme tête au sourire figé posée sur un corps aux proportions ordinaires. Le projet quasi-fasciste de Frankenstein, celui de créer un “homme nouveau”, est forcément condamné à l’échec.

Victor F. aurait voulu un homme qui naisse “sans peur”, sans avoir eu à connaître les douleurs de l’enfance et de l’adolescence. Mais parce qu’elle n’a pas fait ce douloureux mais nécessaire apprentissage de la vie, sa créature est condamnée à errer sans but, sans connaître autre chose que la peur et le rejet.

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Thème sous-jacent qui parcourt toute la pièce, Victor F. est aussi l’incarnation d’un autre mal : la terreur devant la paternité. Coincé entre la créature qu’il a tant bien que mal “enfanté” et sa fiancée de toujours qui lui réclame une vie de famille plus classique, Victor F. n’a pas plus de désir pour l’une que pour l’autre.

La pièce se conclut de façon ironique, sur un épilogue doux-amer : Victor F. est contraint de cohabiter tant bien que mal avec son “fils”, ce dernier tout heureux d’être enfin réuni avec son père. Père et fils se retrouvent enfin, même si c’est sur le banc des accusés, pour le meilleur et pour le pire.

Crédit photo : @Pierre Grosbois

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