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Rituel pour une métamorphose par Adel Hakim

Tout ce que Damas a d’universel

Atelier de l’ESAD, au théâtre des quartiers d’Ivry (pour y aller)

eugene3Texte qui ne peut que rester en tête, acteurs bientôt professionnels et simplicité de la mise en scène : voilà qui explique comment deux heures trente de spectacle filent à toute vitesse. L’histoire de Saadallah Wannous raconte la chute d’une femme de bonne famille vers le vice ouvert, jusqu’à devenir l’incarnation vivante du libertinage et de la corruption morale et intellectuelle de la société dans laquelle elle fut élevée. Le diamant de Damas, comme elle se fait nommer, remet en cause tout le fonctionnement de la ville, jusqu’à provoquer une déchéance collective.

Cette pièce avait été jouée à la Comédie française en 2013, et avait marqué le spectateur par la beauté du texte et la splendeur des décors. Un Damas fictif de l’empire ottoman s’était déployé sur une scène d’ombres et de lumières, où tout embaumait un orient imaginaire luxueux, venant en appui à un texte subtil et étonnant. Cet atelier de l’Ecole supérieure d’art dramatique a permis de la redécouvrir dans une mise en scène plus moderne et actuelle, plus proche et plus universelle, nettement plus en phase avec ce qu’un texte de cette envergure mérite.

Une cité aux fondations malsaines

Le texte rentre dans le vif du sujet dès les premières scènes, où l’on découvre le libertinage assumé des hommes puissants et les intrigues des politiques. On comprend que la place des femmes vertueuses est derrière les murs de la maison et que les courtisanes sont des proies faciles, tandis que les hommes font la loi. On s’attend tout naturellement à voir sur scène se jouer une guerre des sexes à l’orientale, où se joueraient les questions lointaines d’une autre culture. Puis on s’aperçoit que les propos sont aussi les nôtres : sur la société de classe, le corps, l’extase, la pureté, la religion, l’hypocrisie, les familles destructrices, l’hérédité, l’homosexualité…

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On découvre une société qui se croyait stable, prise au piège de sa propre hypocrisie. Toutes ces questions auparavant réglées dans le non-dit, les privilèges et la honte ressurgissent et menacent de faire sombrer la ville en entier. C’est là que le poids de l’histoire en cours se fait parfois sentir, lorsqu’on voit Damas faire naufrage sous la houlette de ses politiques véreux et corrompus.

La revanche du corps jusqu’à l’immortalité de la souillure

Lorsque la première dame de Damas décide de devenir une courtisane pour vivre, enfin, pleinement dans son corps, il est évidemment question de libération féminine. Lorsqu’elle lance au Mufti de Sham que « l’on a fait des femmes un sexe si faible qu’une parole nous viole, un regard nous viole, » la salle frémit. Lorsqu’elle se remémore son mariage avec Abdallah, on entend la mort du corps avant l’âge. Et lorsqu’elle comprend qu’elle est entrée dans la légende et qu’elle a gagné son immortalité, à défaut du droit d’être celle qu’elle s’imaginait – ou l’égale des hommes ? – sa belle revanche sur les siens apaise la salle.

Malgré toute la violence du texte et de la scène, malgré le sang évoqué et les morts, après plus de deux heures de spectacle on ressort avec une étonnante paix intérieure. Bien loin d’un happy ending à l’américaine – nous sommes en Syrie, restons sérieux ! – la salle tire une satisfaction à voir que tout se joue jusqu’à l’inexorable victoire des opprimés, qui finissent par s’incarner complètement. D’ailleurs, la beauté de l’ensemble, c’est qu’aucun des personnage n’est laissé pour compte ; ils évoluent à rebonds au fil de l’histoire et même les plus petits rôles sont développés.

Une approche scénique moderne et originale

Les acteurs se succèdent souvent dans un même rôle. Plusieurs d’entre eux jouent chacun des personnages principaux. L’effet, comme souvent chez cette classe de l’ESAD, est parfaitement réussi. Il permet de mettre en valeur tous les acteurs et de jouer sur la multiplicité des incarnations possibles, au sens premier, d’un personnage. Dans un texte comme celui-ci, où les rôles féminins restent archi minoritaires, le procédé est particulièrement salutaire. On regrette cependant au niveau du jeu choisi, un certain passage en force du texte, parfois trop hurlé pour être sincère.

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Les choix coté costumes rappellent la mise sur scène de la révolution française par Joël Pommerat dans Ça ira (1) Fin de Louis (critiquée ici par le même auteur et ici par Benjamin) : les hommes puissants sont en costume cravate – merci de nous avoir épargné les turbans… – et arborent des touches orientalistes, plus prononcées encore dans les costumes féminins. Cette appropriation pourrait être poussée plus loin dans une configuration moins complexe (rappelons qu’il y a plus de comédiens que de rôles) : par exemple en jouant sur le sexe de certains personnages moins centraux, ou sur les notions de classe, sans toutefois donner aux hommes de main un accent de la cité, comme on avait pu le voir à la Comédie Française.

En somme, si vous avez l’occasion de voir ce texte joué, ou l’une des classes de l’ESAD, ou qui sait, les deux à la fois, foncez-y.

Avec qui y aller ? Un.e amoureux de beaux textes, un.e curieux, quelqu’un qui a du temps ce soir.

Crédits photos : Christophe Raynaud de Lage

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