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Un rêve de millet par Huang Ying

Ce qu’est le contentement

eugene3Quand on est français et qu’on prend place pour un spectacle chinois inspiré de leur théâtre traditionnel, il faut jouer le jeu. Mettre de côté son quotidien, ses attentes, ses repères d’Occidental, se mettre en condition de tout recevoir comme une nouveauté : la gestuelle des comédiens, l’univers musical, le rythme du spectacle… Pas facile, mais quel bel exercice !

Celui qui connut le contentement

C’est l’histoire d’un jeune homme pauvre et d’un sage taoïste qui devisent dans une auberge, en attendant que le millet cuise pour le souper. Le jeune se plaint de sa pauvreté et estime en secouant la tête que, non, ce n’est pas cela, le contentement. Le sage lui donne un oreiller et lui promet qu’il connaîtra dans son sommeil ce qu’est le contentement. Et le jeune s’endort, bercé par le ronflement des marmites de millet. Il rêve d’un premier succès à l’université, puis d’une reconnaissance militaire, il rêve de batailles triomphales et de plats succulents… puis il rêve du poids des responsabilités, d’ennemis cachés et de vêtements trop lourds. Il vit dans son rêve la solitude des puissants et leur désir tardif pour quelque chose de simple, d’aussi simple qu’un plat de millet…

Et le public se réveille alors avec le jeune homme, dans cette auberge où flotte l’odeur chaleureuse des marmites de millet cuit. Alors on cligne des yeux et on réalise qu’une heure est passée, que tout cela n’était qu’un rêve, et que d’ailleurs on est dans une salle de spectacle. Le millet est cuit pour le jeune homme devenu sage (et pour le public !), ramenant tout le monde à la réalité de l’auberge et de la scène.

Le temps de la sagesse

L’histoire est simple et le rythme est lent, très lent… Ce qui, soyons honnête, implique un effort pour nous autres Français, pris dans la course effrénée du quotidien, harcelés d’images et d’effets spéciaux. Mais quel bel effort de sortir – enfin ! – de cette course pour prendre le temps d’entrer dans une histoire, de s’imprégner de cet étrange univers, de se laisser bercer. On se laisse émerveiller par l’esthétique tout en rouge, en subtils éclairages et en tissus brodés, par l’inventivité de la mise en scène, la beauté épurée du décor et la grâce aérienne des acteurs. La guitare traditionnelle égrène quelques notes, des chants expriment la nostalgie du jeune homme, des pas de danse symbolisent les batailles, des masques évoquent les fantômes du jeune homme.  C’est le raffinement et la sagesse de la culture chinoise qui se jouent là… ce n’est pas rien. On sort du spectacle un peu perplexe et silencieux, mais on y repense dans les jours qui suivent, avec le vague sentiment d’avoir bien dormi, bien mangé et d’être à présent un peu plus éveillé.

Ouvrir les écoutilles

Mais si c’était si beau, pourquoi le Rhinocéros ne classe-t-il pas ce spectacle dans ses coups de cœur ? Car on n’a pas encore vaincu nos résistances d’Occidentaux, pas encore tout-à-fait oublié nos repères. On a trouvé la guitare dissonante, on admet d’être ennuyé par moments, et on ne pense surtout pas être en mesure d’évaluer les performances chantées et dansées des artistes… Il s’agira pour cela d’ouvrir son propre regard, pour pouvoir un jour s’immerger totalement dans ce théâtre venu de loin, essayer d’en comprendre les codes pour démontrer encore une fois que oui, le théâtre est un magnifique outil d’ouverture et de partage.

Avec qui y aller : les gens ouverts d’esprit, les gens fermés d’esprit

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