castellucci_2_copyright_luca_del_pia
ETHICA – Natura e Origine della Mente par Romeo Castellucci

Initiation immersive à une pensée philosophique

Du 07  au 13 mars au théâtre de Gennevilliers, durée environ 1h00 (pour y aller)

Dans sa performance ETHICA – Natura e Origine della Mente, présentée pour la première fois lors de la Biennale de Venise de 2013, le metteur en scène Roméo Castellucci nous livre une interprétation des travaux du philosophe hollandais Spinoza (1632-1677).

La réflexion s’articule ici autour de trois entités, la lumière, la caméra et l’esprit, et notamment de l’interdépendance qui peut exister entre les deux premières ; en effet, l’une peut-elle, à notre époque, exister sans l’autre ? La lumière, profondément inscrite dans le présent, qui effleure et met en valeur ce qui s’offre à son regard ; et la caméra qui, secondée par la lumière, capture le présent pour le faire exister de façon autonome. L’une des questions posées ici est la suivante : comment cette création humaine peut-elle échapper à la contrainte du temps, si l’homme lui-même y est tant lié et ne peut s’en soustraire ?

Une lumière « née pour passer, mais qui ne peut retenir ce qu’elle touche »

Incarnée par une jeune femme, la lumière est suspendue au-dessus des spectateurs, à la fois fragile de par sa position, et forte par son apparente assurance et sa stabilité. Étant immatérielle, elle ne peut posséder ce qu’elle éclaire. C’est avec sincérité que, sur scène, cette entité humanisée nous livre ses craintes et doutes, son incapacité à réellement éprouver elle-même ce qu’elle donne à voir à autrui. Son désir de matérialité nous apparaît comme un appel à la vie.

Elle semble ainsi faiblir, et prendre conscience de ses limites, de plus en plus fortes dans sa confrontation avec la caméra. Lorsqu’elle disparaît, ce sont la mort de la caméra et l’évanouissement d’un esprit devenu noir qui s’avancent vers nous. Il ne reste rien que le silence et le néant.

La caméra est représentée par un chien. Celui-ci, doté de la parole, erre autour des spectateurs, provoquant la lumière et la remettant en question. On est entre le rire et la surprise, face aux propos énigmatiques et impertinents de l’animal à l’allure nonchalante.

L’esprit, qui rappelle les chœurs des tragédies grecques, est très lié au débat qui anime ses deux comparses : sa forme change au cours du débat, passant de l’entremêlement de corps distants à une forme noire glissant vers le spectateur, et qui s’échoue à ses pieds, comme assassinée. Ou alors cet esprit est enfin libre, dans les ténèbres.

castellucci_4_copyright_guido_mencari

Un dispositif enveloppant et immersif

Le dispositif scénique utilisé par Castellucci est très efficace. Plaçant le spectateur au milieu de ces trois entités, il l’enveloppe dans une boîte blanche. Tandis que l’on se tient debout à l’intérieur, la femme-lumière est au-dessus de nous, la caméra chemine parmi nous, et l’esprit nous fait face. Ce dernier s’avance au cours de la pièce, passant au travers d’une entrée à forme humaine – souvenir d’un passage, empreinte laissée par une action ? Cela contraste avec le rapport classique que l’on peut avoir avec la scène en tant que spectateur, et on est agréablement surpris par cette disposition qui nous fait regarder dans toutes les directions tout au long de la performance.

Le questionnement de la dilatation que provoque l’image dans le temps est évoqué par l’espace en lui-même. L’époque actuelle, caractérisée notamment par notre capacité à enregistrer des événements et à les capter visuellement, ne marque-t-elle pas un tournant dans notre relation au matériel et à l’immatériel ?

Qu’est-ce qui est finalement matériel ? La réalité, qui ne fait que passer, ou l’image, qui plie le temps à la décision de l’homme ? La machine ne peut-elle à un moment se retourner contre son créateur ? Et si l’image était plus réelle que ce que nous croyons être tangible – comme la lumière justement ?

castellucci_5_copyright_guido_mencari

Sans nous donner de réponse, Castellucci met en œuvre différents moyens pour nous faire amorcer une réflexion sur ces trois entités, tout en les replaçant dans un contexte actuel, où le sens du mot « image » a pris une autre ampleur. Et il le fait de façon légère et succincte – l’expérience ne dure qu’une petite heure, et on en ressort perplexe, mais curieux d’en savoir plus.

Avec qui y aller ? Avec des amis.es philosophes, ou amateurs.trices de dispositifs scéniques plaçant le spectateur au centre. Un jour où l’on n’a pas envie de s’éterniser au théâtre mais d’assister à une courte performance.

Credit photo : © Luca del Pia | © Guido Mencari

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *