Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos - Mise en scene et scenographie Christine Letailleur - Scenographie Emmanuel Clolus -  Lumiere Philippe Berthome - avec : 
 - Dominique Blanc (La Marquise de Merteuil)
 - Vincent Perez (Le Vicomte de Valmont) 
  - Theatre National de Bretagne - novembre 2015
 - © Brigitte Enguerand
Les liaisons dangereuses par Christine Letailleur

Trouble jeu

Au Theâtre de la Ville du 2 au 18 mars, au Théâtre national de Nice du 23 au 25 mars (pour y aller) et Théâtre de la Cornouaille à Quimper du 29 au 31 mars (pour y aller), durée 2h45.

eugene indifferentDans le Paris aristocratique du 18e siècle, Madame de Merteuil utilise son ancien amant pour se venger de celui qui l’a délaissée pour une femme plus jeune. Une adaptation réussie quoique très classique, en grande partie portée par l’interprétation sans faille de Dominique Blanc.

Ceux qui ont été biberonnés à Molière ou ont vu mille et une mises en scène de Roméo et Juliette (ils se reconnaîtront, notamment parmi les contributeurs du Rhinocéros), ne le savent que trop bien : adapter un “classique”, déjà cent fois vu, revu, réadapté, est un exercice d’équilibriste auquel il est parfois difficile de se frotter.

Pour s’y être prêtée avec Les liaisons dangereuses, Christine Letailleur ne peut qu’être saluée pour son tour de force. Surtout que l’œuvre de Choderlos de Laclos, qui raconte le troublant jeu de séduction et de manipulation entre deux aristocrates libertins, n’en est pas à sa première adaptation. Et parmi celles-ci, non des moindres, depuis le long-métrage de Stephen Frears avec Glenn Close jusqu’à Cruel Intentions (infortunément rebaptisé Sexe Intentions en VF).

Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos - Mise en scene et scenographie Christine Letailleur - Scenographie Emmanuel Clolus - Lumiere Philippe Berthome - avec : - Dominique Blanc (La Marquise de Merteuil) - Vincent Perez (Le Vicomte de Valmont) - Theatre National de Bretagne - novembre 2015 - © Brigitte Enguerand

Mais cette adaptation n’évite pas certains écueils : la mise en scène en costume aurait par exemple pu être évitée, ne serait-ce que pour donner un aspect moins vieillot à la pièce, et la dépoussiérer. Ici, on réussit à sortir de ce piège grâce à une scénographie hyper-dépouillée. Les comédiens entrent et sortent d’une sorte de structure qui rappelle vaguement une maison coloniale ; ce qui permet de suivre en parallèle les intrigues, le va-et-vient des personnages d’une “scène de crime” (peut-on appeler cela autrement au vu de l’ampleur de la manipulation ?) à l’autre.

Cette scène très épurée colle au texte d’origine et vient ainsi renforcer son côté abstrait, où les détails sont quasi-absents, pour forcer le spectateur à ne se concentrer que sur les intrigues. L’adaptation réussit par ailleurs à merveille à reproduire le phrasé de l’époque où le roman a été écrit sans en reproduire le côté ampoulé. Peut-être le personnage de la Présidente de Tourvel, victime infortunée et d’elle-même et de Valmont, aurait-il quand même gagné à être un peu plus travaillé.

Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos - Mise en scene et scenographie Christine Letailleur - Scenographie Emmanuel Clolus - Lumiere Philippe Berthome - avec : - Vincent Perez (Le Vicomte de Valmont) - Julie Duchaussoy (Madame de Tourvel) - Theatre National de Bretagne - novembre 2015 - © Brigitte Enguerand

Au début de la représentation, pourtant, le Rhinocéros a eu peur. Les lumières s’éteignent, le silence se fait. Et voilà qu’apparaît sur scène une actrice, censée incarner la douce et naïve Cécile de Volanges, qui se met à réciter la toute première lettre qui ouvre le roman de Choderlos de Laclos. À peine sortie du couvent, la jeune femme s’enthousiasme un peu trop vite pour un certain M. de C. qu’elle prend d’abord pour le futur époux qu’on va lui présenter avant de réaliser, déçue, qu’il ne s’agissait que du cordonnier.

L’effet comique est immédiat mais sur le moment, le mammifère a été pris d’une crainte terrible : allait-on assister à une succession de monologues et chaque personnage allait-il venir tout à tour sur scène réciter à voix haute sa correspondance sous la lumière crue des projecteurs ? Heureusement, dès la scène suivante, nous avons été détrompés. Peut-être cette première scène n’était-elle qu’un aperçu, une mise en bouche, une introduction avant de rentrer dans le vif du sujet, dans le coeur de l’action ?

Sous-texte féministe

Cette nouvelle adaptation est portée tout entière par le jeu puissant de justesse de Dominique Blanc, qui incarne la marquise de Merteuil, héroïne tragique du roman épistolaire de Laclos. Dans le costume de la marquise, Dominique Blanc apparaît taillée pour le rôle, qui semble s’inscrire dans la droite ligne d’Henriette de Nevers, l’âme damnée de la Reine Margot qu’elle interprétait dans le film éponyme de Patrice Chéreau. Avec ses yeux vifs et malicieux, et son visage dur, l’actrice semble être née pour incarner les intrigantes, les manipulatrices ou les empoisonneuses.

Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos - Mise en scene et scenographie Christine Letailleur - Scenographie Emmanuel Clolus - Lumiere Philippe Berthome - avec : - Vincent Perez (Le Vicomte de Valmont) - Julie Duchaussoy (Madame de Tourvel) - Theatre National de Bretagne - novembre 2015 - © Brigitte Enguerand

Son jeu permet de mettre en avant efficacement le sous-texte féministe de l’œuvre de Choderlos de Laclos, en dépit d’une fin très “morale chrétienne” puisque la marquise, en dépit de ses efforts pour échapper à la condition des femmes de son époque, connaît une fin terrible, pire que la mort. Dans sa jeunesse, la marquise a pris conscience d’être une intelligence au-dessus du lot, avant de devenir une libertine qui ne sait que trop bien comment la société considère les femmes comme elle en comparaison avec les hommes.

La scène de confession, dans laquelle Madame de Merteuil livre sa vérité et son histoire dans un impressionnant face-à-face avec Valmont – qui la regarde, comme chez le psychanalyste, sur un divan – représente le “climax” de la pièce. Surtout quand elle lance à un Valmont qui semble se demander comment réagir : “Vicomte, souvenez-vous que je suis née pour venger mon sexe… et maîtriser le vôtre”.

Face à elle, face à la fois à l’ampleur du personnage et à son poids dans l’intrigue, le personnage de Valmont, pourtant séducteur habile et manipulateur hors-pair, apparaît en comparaison bien falot. Est-ce voulu ? Le jeu croassant, mielleux et tout en caresses, quasiment clownesque, de Vincent Perez  est d’abord assez irritant au début. Il gagne en profondeur sur la fin, quand le ton de la pièce se fait tragique, quand les choses s’accélèrent et que l’issue fatale approche – à ce propos, l’usage de la lumière, qui devient brillante et se fixe sur les personnages pour souligner leur solitude, est remarquable.

Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos - Mise en scene et scenographie Christine Letailleur - Scenographie Emmanuel Clolus - Lumiere Philippe Berthome - avec : - Dominique Blanc (La Marquise de Merteuil) - Theatre National de Bretagne - novembre 2015 - © Brigitte Enguerand

Ce décalage dans le jeu de Vincent Perez est d’autant plus regrettable au vu de la performance tout à fait honnête des autres comédiens, dont certains introduisent un élément comique, comme le chasseur du vicomte de Valmont, sorte d’exécuteur des basses œuvres de son maître, ou l’ingénue Cécile, qui passe d’oie blanche à libertine en quelques scènes.

Avec qui y aller ? Un passionné d’intrigues, un lettreux, un ex-Sorbonnard que ses années à étudier les Humanités avec un grand “H” n’ont pas dégoûté des œuvres classiques.

Crédit Photos : @Brigitte Enguerand

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