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Giordano Bruno par Francesco Filidei, Antoine Gindt, Ensemble intercontemporain

Une histoire de l’intolérance humaine

Du 14 au 21 Avril au CDN de Gennevilliers (T2G), durée : environ 1h50 | Pour y aller

Giordano Bruno, premier opéra du compositeur italien Francesco Filidei, relate l’histoire du philosophe et ancien frère dominicain, condamné au bûcher par l’inquisition en 1600. En 12 tableaux, et en collaboration avec Antoine Gindt pour la mise en scène et Peter Rundel pour la direction d’orchestre, on découvre ici les théories qu’il défend, ainsi que le déroulé de son très long procès, entre Venise et Rome.

L’opéra Giordano Bruno est composé de douze tableaux successifs, avec une alternance binaire : on assiste tantôt au développement d’une des théories philosophiques du penseur, tantôt à une partie de son procès. Il sera entre autres accusé d’hérétisme, de blasphème, ou encore de débauche ; c’est en effet à Bruno que l’on doit le développement de la théorie de l’héliocentrisme, et c’était également un grand défenseur du panthéisme.

Hérétisme, philosophie et religion

Dans cette création, hormis la beauté riche de l’univers qui est déployé par la mise en scène, un réel soin est porté à l’éclaircissement des théories développées par le philosophe. De la réincarnation des âmes à la continuité des choses, Giordano Bruno est un véritable hymne à l’unité des éléments et de la vie – bien que cette croyance ne soit pas très bénéfique à son défenseur.

Les sujets de l’intolérance et du manque de liberté d’expression sont ici vus sous un jour intéressant. En effet, dans le cas de Bruno, ses revendications contiennent une forme de spiritualité très forte, et sont extrêmement intellectualisées. Lui même, lorsque l’inquisition lui demande « N’avez vous pas dit que Jésus Christ n’était qu’un homme ? » répond « Par philosophie et non par blasphème. ». Or justement en cette période où ces sujets nous semblent plus que jamais d’actualité, l’étude de cas comme celui de Bruno nous rappelle que cette intolérance est finalement inhérente à la nature humaine – chose à la fois rassurante et inquiétante, puisque cela met aussi l’accent sur le fait qu’elle puisse difficilement disparaître complètement d’une société.

Cet opéra porte un regard critique sur le passé de notre société occidentale, qui a condamné également des personnes porteuses de messages de paix. Le danger réside aussi dans l’aveuglement que l’on peut connaître lorsque l’on appartient à un groupe qui prône tel ou tel mouvement de pensée, ou encore dans le point de vue selon lequel il a été choisi de montrer les choses. En effet, c’est en sortant les propos de Bruno de leur contexte, et en modifiant sensiblement leur sens, que le Vatican parvient aussi à l’ériger en modèle d’hérétique. Son procès est basé sur la diffusion et la mise en avant, par les porteurs de pouvoirs son époque, d’un regard biaisé sur son oeuvre, et c’est cela qui le perdra.

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Des sonorités envoûtantes

Filidei utilise dans cet opéra des sonorités quelque fois très solennelles, mais aussi légères et lunaires. Il crée par exemple des musiques avec des instruments métalliques ou encore des ustensiles : tuyaux harmoniques, rhombes, buzzing bows, sifflets, verres d’eau… Viennent s’y ajouter des percussions, tantôt dans l’orchestre, tantôt sur scène, lorsque les chanteurs frappent à même le sol. Les voix, posées de façon relativement classiques, créent une fois unies à ces sonorités un équilibre presque hypnotique, à cheval entre opéra et musique électro-acoustique. L’ensemble est relativement accessible, que l’on soit réellement connaisseur d’art lyrique ou pas, de par ce travail très marqué sur la création d’une ambiance entre religion et ésotérisme.

C’est la quasi étrangeté de l’univers musical déployé qui va également créer une continuité entre les douze tableaux successifs développés. L’alternance entre prédominance des voix masculines et prédominance des voix féminines est unifiée, et le passage de chacun des tableaux au suivant, de chaque couleur à une autre, se fait avec naturel.

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Un univers de pourpre, d’or et d’encens

Tout au long de cet opéra se déploient des merveilles visuelles : lumière, scénographie, costumes et gestuelle sont au service d’une atmosphère presque mystique. Les figures rouge sang défilent sur la scène, tandis qu’au-dessus de tous, une forme sphérique éclairée par l’arrière confère quelque chose de lunaire à l’espace. Un filtre sur lequel sont projetés des tableaux baroques place l’orchestre dans une autre dimension. Ils sont très proches de nous, toujours dans notre champ visuel, pourtant ils accentuent la force des scènes de procès. Leur présence, à moitié cachée visuellement, donne l’impression d’une foule qui assisterait à la lente déchéance de Giordano Bruno, derrière les filtres du Vatican.

Le final, d’une grande beauté, couronne l’ascension que l’on a pu suivre pendant ces deux heures. Hormis quelques petites longueurs, le tout s’enchaîne avec fluidité jusqu’au moment de l’exécution de Bruno. Point culminant du supplice du philosophe, c’est lorsque l’inquisition parvient à l’immoler que l’on comprend que c’est exactement ce geste qui achèvera de le rendre immortel – et la mise en scène le montre très bien, par ces procédés de liquide or, qui font passer le baryton Lionel Peintre d’homme à statue.

On est convaincu, et la modernité du regard avec lequel ces trois artistes s’attaquent au sujet lui redonne une tonalité forte ; le tout fait écho à nos sociétés, et surtout à nos natures humaines si craintives de la différence.
Un beau spectacle.

Avec qui y aller ? Avec votre ami.e qui trouve l’opéra long et pénible, avec un.e illuminé.e, avec un.e philosophe de tous les jours.


Crédit photo : © Philippe Stirnweiss

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