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Mies Julie par Yaël Farber

Origines et mélodrames

Du 5 au 16 Avril au théâtre des Bouffes du Nord, durée : environ 1h30 | Pour y aller

Dans son spectacle Mies Julie, la metteure en scène sud-africaine Yaël Farber livre une transposition de la célèbre pièce naturaliste d’August Strindberg dans son pays natal. Le huis clos entre l’aristocrate Mies Julie et John, le valet de son père, prend place dans une cuisine brûlante et étouffante, sous le regard de la cuisinière et mère de John, Kristin. À la dimension sociale s’ajoute donc la question de l’origine ethnique et de l’appartenance à la résistance ou à un groupe militant.

Cette production a pour mérite de ne pas nous être familière : la relecture d’une pièce naturaliste, où va s’opérer un va-et-vient entre histoire d’amour et confrontation de deux classes, prenant place dans une Afrique du Sud où les tensions ethniques et sociales sont très marquées… Ce spectacle a eu un très grand succès dans plusieurs pays anglo-saxons et festivals de théâtres. Bien que certaines questions soulevées soient intéressantes, il est ici assez dur de passer outre un manque de finesse dans l’expression des sentiments et des événements.

Terres et héritages

Dès l’entrée dans la salle, on est plongé dans une ambiance enfumée, aux teintes chaudes et aux sonorités distantes : l’aridité est tangible, le décor est travaillé, et deux musiciens à l’allure hipster jouent sur scène, très lentement, quelques notes répétitives. Le dépaysement est plutôt réussi, et on est guidé dans cette cuisine surchauffée de ferme de campagne où va prendre place une nuit tragique. On ressent avant que ne démarre la pièce cette pesante attente de l’orage après une étouffante soirée d’été.

Le sujet que choisit de traiter Yaël Farber, bien qu’il soit assez ciblé, résonne dans l’actualité. Sont questionnés l’héritage familial et culturel, la mémoire, la vengeance et les conflits terriens. Qui a volé qui ? Peut-on reprocher sa colère à la classe – ici noire – qui se trouve opprimée par un autre groupe qui est installée sur la terre où ont vécu ses ancêtres ? Et peut-on réellement parler de “vol de terre” dans un monde où les civilisations n’ont fait que se déplacer, naître et être enterrées dans des lieux progressivement différents ?

On sent que la metteur en scène prend à cœur son sujet, et met un maximum de moyens en œuvre pour le défendre. On comprend aux  attitudes de Julie et John que tous deux portent sur leurs épaules quelque chose qui leur est antérieur. De leurs bouches sortent des propos que l’on sent découler d’une vie entière à questionner la place qu’ils peuvent bien occuper dans leur pays. Chacun défend les intérêts de son clan et de sa famille, chacun porte les souffrances de ses aïeux.

Du naturalisme au feuilleton

Les comédiens de ce spectacle donnent énormément, énormément d’énergie au public ; il n’y a pas une seconde où leurs visages soient au repos, ou leur gestuelle hors-jeu.

En revanche, on peut vraiment voir dans cette mise en scène un excès d’attitudes extrêmes, et un aspect mélodramatique qui n’existait pas tant dans le texte initial de Strindberg. Et pour cause : l’amour – ou non – qui lie Mies Julie et John est-il le sujet principal de la pièce ? Là où la version écrite initiale laisse suffisamment d’espace au lecteur pour mettre au premier plan ou non la tension amoureuse, cette adaptation axe réellement son jeu là-dessus… au risque de ne pas en toucher certains, qui seront davantage agacés par l’explosion d’amour, de haine, de sang et de larmes qui se déroule constamment sur scène.

Ainsi, certains effets presque grossiers rendent l’heure et demie longue, et font écho au registre du blockbuster, qu’on ne s’attendait vraiment, vraiment pas à retrouver au théâtre, et encore moins aux Bouffes du Nord.  Le public ne sait clairement pas s’il doit rire ou être gêné lors de certaines scènes où l’on sent que les choses partent bien trop loin : voir Julie se vider d’un seau entier de sang à la perte de sa virginité, ou encore s’enfoncer une faucille dans la vagin, n’était peut être pas indispensable. Le texte, modifié sur certains points pour rajouter une dimension sexuelle pas très utile mais imagée à souhait, prend un coup dans cette adaptation, qui semble se focaliser sur l’amour et le sang — bien plus vendeurs qu’une simplicité naturaliste, si l’on cherche à toucher le public le plus large possible. Mais parfois c’est un peu too much.

Avec qui y aller ? Votre ami.e drama queen, un.e lover.euse ou un.e fan de blockbusters.


Crédit photo : © Cnikos Vourliotis

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