P1010834
Nicolas, apprenti comédien et ancien militaire

D’une troupe à l’autre

eugene3Avant de se produire sur scène, il a d’abord sauté en parachute, au sein du corps d’armée où il s’est engagé dès l’âge de 19 ans. Après douze ans de bons et loyaux services, Nicolas, la trentaine, a finalement décidé de raccrocher pour étudier le théâtre. Rencontre avec une jeune pousse d’acteur plutôt habitué à prendre des risques.

Comment as-tu découvert le théâtre ?

J’ai commencé à faire de l’improvisation et du théâtre amateur il y a sept ans. J’ai 31 ans, et je suis étudiant au Laboratoire de Formation au Théâtre Physique à Montreuil. Auparavant, j’ai passé douze ans à l’armée, d’abord comme sous-officier. Je me suis engagé jeune, à 19 ans, parce que je n’avais pas forcément envie de faire d’études, j’avais envie d’être dans un univers où j’appliquerai directement ce que j’apprenais. J’avais aussi besoin de me mettre en danger, de me lancer des défis. J’avais aussi besoin d’être dans un groupe. Un peu comme au théâtre. Il y a finalement énormément de parallèles. J’ai ensuite passé le concours de Saint-Cyr en interne à 25 ans et je suis devenu officier. Ma découverte du théâtre s’est faite simultanément. J’ai toujours bien aimé avoir du public et j’ai découvert que le théâtre m’aidait dans les rapports humains, y compris à l’armée.

Pendant six ans, j’ai été au sein d’un régiment parachutistes, un corps qui concentre beaucoup de clichés sur l’armée, où c’était très dur. Et finalement, l’école d’officiers, cela a représenté un moyen d’évolution. Cela m’a apporté plus de libertés. Un officier, son travail, c’est du management de l’humain, finalement. Comment amener 25 bonshommes à ce que l’on veut ? Il y a quand même un certain commandement participatif, l’armée l’a beaucoup développé. Cela sert dans les rapports humains car cela demande une capacité à susciter l’adhésion. Mais après, on retombe toujours sur la chape de plomb liée au rôle de chef.

Une fois entré à Saint-Cyr, quand on m’a dit que j’aurais mes soirées de libres, faire du théâtre, c’est venu d’instinct. C’est quelque chose qui était déjà là, en moi. J’ai toujours eu un côté guignol. Voilà pourquoi mes amis et mes parents n’ont absolument pas été surpris quand ils ont appris ma décision de quitter l’armée pour devenir comédien. Mon père, qui est décédé aujourd’hui, était patron dans les travaux public. C’était ce qu’on pourrait appeler “un personnage” et je crois avoir hérité de cette liberté de parole qu’il possédait de son vivant.

Quel a été le déclic qui a motivé ta décision ?

A l’armée, je ne voyais pas d’épanouissement possible au sein de l’institution. Le théâtre prenait de plus en plus de place et je ne me voyais pas grimper dans les responsabilités, les échelons. J’ai donc décidé de faire un choix en me disant : “Tu te lances et puis tu verras bien”. La question ne se posait pas de savoir si c’était possible matériellement. Et je ne regrette rien, car la dynamique est toujours là, pratiquement un an plus tard.

Evidemment, comme dans tout projet, il y a des moments de doute, car le futur dans ce milieu est illusoire. Récemment, avec les autres élèves de mon école, nous avons fait la rencontre de Yoshi Oida, qui travaille avec le metteur en scène Peter Brook. Il avait une philosophie proche du taoïsme et il nous a dit : “Il faut faire chaque chose à la fois”. De prime abord, c’est très déconcertant mais en fait, on se rend compte qu’il a raison : chaque chose en son temps. Je me dis : “Si cela se trouve, demain, tu auras un accident et tu ne pourras plus monter sur un plateau”. Alors, autant le faire à 100% tant que tu peux !

Mes parents ont été ballotés par ma décision. Ils ont été étonnés dans un premier temps mais ils ont fini par l’accepter sans porter de jugement. C’est important car quand on fait un tel saut dans l’inconnu, on a moins de rage, on part avec plus de confiance.

Est-ce que la transition entre théâtre et armée s’effectue “naturellement” ?

Que ce soit au théâtre ou à l’armée, il y a la notion de collectif, de “troupe”. D’ailleurs, les termes sont les mêmes. On suit un leader, un metteur en scène. Dans les deux cas, il faut être assez débrouillard et ce, d’autant plus qu’on ne joue pas toujours dans de beaux théâtres, que les conditions sont parfois mauvaises. Le théâtre comme l’armée requièrent un dépassement de soi, un défi. Au théâtre, on te demande d’aller chercher quelque chose qui n’est pas toi. Dans un premier temps, on se dit : “Je ne peux pas, je ne serai pas capable d’aller jusque-là”. Et en fait, si, on s’en découvre capable. C’est quelque chose de très physique dans les deux cas, et aussi, quelque chose qui demande de la rigueur. En dépit des clichés sur ce métier, être comédien, cela exige d’être ponctuel, d’avoir appris son texte, de faire preuve de fidélité dans ses actes. Moi, je retrouve beaucoup de correspondances entre les deux milieux.

Je n’irais pas jusqu’à dire que le théâtre est une suite logique dans mon parcours. Disons que je suis passé d’un milieu extrêmement fermé à un autre où j’ai beaucoup plus la possibilité de m’ouvrir et de m’épanouir. Je pense que cela correspondait à une période de ma vie, en tant qu’homme, en tant que comédien, où j’en avais besoin. A l’armée, mon parcours était déjà tout tracé. J’étais capitaine, je serais devenu commandant. J’avais besoin d’une remise en question, aussi bien technique qu’intellectuelle.

Comment s’est fait le choix de ta formation ?

Quand tu te lances, tu as face à toi un très large panel d’écoles. J’ai commencé par passer plusieurs auditions, dont celle du LFTP, c’est-à-dire le Laboratoire de Formation au Théâtre Physique, le théâtre de Maxime Franzetti. Les auditions se sont passées sur une journée entière et il nous a tout de suite demandé beaucoup d’engagement physique. Très vite, on a démarré le travail en groupe. Cela demande de conscientiser notre travail, de poser la question : “Qu’est-ce que le travail d’acteur ? Pourquoi vous venez là ? Qu’est-ce que vous voulez dire ?” J’ai senti que ça allait être hyper-intensif, prenant. Pour moi, cette donnée était très importante parce que j’avais très peur du désoeuvrement. C’est une crainte que j’avais, que l’on a toujours en changeant de boulot.

P1010833

L’école nous réclame un engagement plein. On y passe trente heures par semaine et d’ailleurs, on nous laisse les clés de la salle. C’est une responsabilité. L’ambition de cette école est de former des “acteurs-créateurs” – c’est le terme. Ce qui signifie que nous ne sommes pas que des outils. La formation est complète, on fait aussi l’apprentissage de la lumière, des arrangements sonores. Et en chaque début de semaine, on fait le ménage du théâtre. Pour moi, c’est important, car cela signifie que c’est ton théâtre, ton outil de travail, que tu dois en prendre soin. On nous passe des commandes toute l’année, et on doit effectuer des rendus, seul ou en groupe. Ce qui demande parfois de devoir réaliser sa propre mise en scène, de savoir arranger soi-même la lumière. Ce rythme nous force à avoir toujours quelque chose en tête. Même quand on n’est pas à l’école, en fait, on y est toujours.

Le profil des élèves est super éclectique, cela va de 18 à 31 ans. Et il y a un énorme brassage, de la lycéenne passionnée de théâtre à celui qui sort du conservatoire, en passant par ceux qui ont fait des études d’ethnologie ou d’urbanisme. Ce qui amène cet échange de groupe. Personnellement, je pense avoir trouvé ce que j’attendais d’une école, la réflexion et une formation qui me demande de me dévoiler. L’acteur, pour moi, est un passeur. Jouer, cela ne consiste pas qu’à apprendre par coeur un texte et à jouer une scène. Il y a une plus-value, c’est la capacité à se poser la question : “Qu’est-ce que vous voulez dire ?”

Comment s’est passée cette transition d’un univers à un autre complètement différent ?

Evidemment, au début, il m’a fallu un temps d’adaptation. Chaque semaine, en début de cours, on a ce que l’on appelle des “quart d’heure théoriques” pendant lesquels on parle de ce qu’on a vu ou lu récemment. Par exemple, au tout début, je connaissais peu le travail d’Olivier Py, je savais juste qu’il dirigeait le Festival d’Avignon. Et donc, lors d’un des premiers quarts d’heure théoriques, une fille de dix-huit ans se lance et évoque une mise en scène d’Olivier Py, qu’elle a trouvé assez baroque et épique, d’un “épique brechtien”. Et là, j’ai pris conscience de mon retard (rires).

Du coup, les trois premiers mois, je les ai passés le nez dans les ouvrages de théoriciens, tels que Jerzy Grotowski, Constantin Stanislavski, Bertold Brecht évidemment, mais aussi Eugenio Barba et Declan Donnellan qui a écrit L’acteur et la cible. J’en retiens que dans “acteur”, il y “action”, et c’est cela le plus important, avant même la dimension psychologique. J’aime aussi l’oeuvre de théoriciens plus actuels, tels que Ostermeier, qui a écrit Backstage, ou de Joël Pommerat, que je trouve intéressant. Mais aussi Ariane Mnouchkine ou Louis Jouvet, évidemment.

Comment envisages-tu l’avenir ?

J’ai deux solutions. Je n’ai pas la possibilité de passer les concours nationaux pour pouvoir entrer dans un théâtre national. Donc je devrai trouver une troupe dans laquelle m’engager, mais cela demande de passer des auditions. Ou créer un collectif avec les gens avec qui j’ai envie de travailler. Pour le moment, j’ai surtout envie de créer. J’ai essayé d’écrire aussi mais j’ai réalisé que je n’étais pas très bon dans cette exercice et tant pis, chacun son boulot, j’ai envie de dire (rires). Ce qui m’intéresse, c’est la création autour d’une pièce. Depuis que je suis étudiant, je découvre l’étendue du théâtre, toutes les possibilités qu’il offre. Il y a tellement de textes qui ont encore cette capacité à “dire des choses”.

Par exemple, Hamlet. C’est vraiment “la pièce du comédien” qui aborde plusieurs thèmes, comme le pouvoir, la relation à la famille aussi. Cela ne se réduit pas au suicide, cela va beaucoup plus loin. Cette pièce nous parle de la place dans la société, de la révolte aussi et de quelle sorte de révolte. On peut choisir quel angle d’attaque on veut prendre. Récemment, j’ai fait la découverte de Howard Barker, le théoricien qui a conceptualisé “le théâtre de la catastrophe” et sa pièce Les possibilités. Cela a agi comme une révélation. Cela nous éclaire sur le rapport de l’homme à la cruauté.

Quelles sont tes préférences, tes coups de coeur du moment ?

Personnellement, je suis plus tourné vers le théâtre contemporain. Après, le théâtre, pour moi, c’est toujours “du refaire”, de l’adaptation. Je dois avouer que je suis un peu moins fan de Romeo Castellucci, même si j’ai bien aimé Inferno. Je trouve que c’est un théâtre dans lequel il est plus dur de rentrer. Récemment, j’ai aimé What if they went to Moscow, d’après Les Trois Soeurs au Théâtre de la Colline. Et sinon, j’ai adoré Ca ira. J’adorerais travailler avec quelqu’un comme Joël Pommerat. C’est un auteur qui veut chercher la vérité, qui travaille beaucoup sur l’improvisation. Il pratique l’écriture-plateau : il écrit à partir de toute la matière que lui ramènent ses comédiens.

Sinon, j’ai aussi beaucoup aimé May B, un spectacle de danse de Maguy Marin au théâtre d’Alfortville. Nous pratiquons aussi la danse à l’école. J’aime le côté animal et organique de cette discipline, qui permet de retrouver le naturel du mouvement. Cela vous oblige à vous concenter d’abord sur le corps. Dans le travail du comédien, il faut que le corps soit en vérité pour que la parole soit juste. Ce travail m’a remis en place aussi bien physiquement qu’intellectuellement. Pour le coup, cela ne s’improvise pas. Avant de se sentir prêt pour de bon, il faut énormément de technique, énormément de travail. Je crois que c’est Brassens qui disait que “le talent sans technique n’est qu’une mauvaise manie”. Sur le plateau, il faut avoir une grosse envie de vivre. Il ne faut pas lâcher, il faut se dire que c’est maintenant que ça se passe, il faut que jouer soit une nécessité.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *