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Auf dem Gebirge hat man ein Geschrei gehört de Pina Bausch par le Tanztheater Wuppertal

Angoisses et envolées gracieuses

Du 20/05 au 26/05/2016 au Théâtre du Châtelet | Durée : 2h30 | Pour y aller

Cette pièce de la Tanztheater Wuppertal de Pina Bausch, qui a fait sa première en 1984, est moins connue que son Sacre du Printemps, ou encore Kontakthof. Plus sombre, plus anxiogène, moins envolée, au titre mystérieux qui signifie « sur la montagne un cri fut entendu », elle n’est pas forcément la plus simple à apprehender pour les moins averti.es. Et pourtant, elle contient tous les ingrédients du Tanztheater, et plutôt que d’en faire une critique, profitons de cet espace pour en expliciter les points saillants et vous convaincre que lorsqu’une pièce de Pina Bausch passe dans votre ville, il faut y foncer.

Si l’on entreprend d’expliquer le Tanztheater de manière didactique, de non-expert à non-expert, on peut commencer par une définition simple : il s’agit d’un croisement de la danse avec le théâtre. Ainsi, les danseurs – car la troupe est composée de danseurs extrêmement talentueux – sont parfois amenés à parler, chanter et s’exprimer comme des comédiens, même si le plus souvent ils dansent. Dans Auf dem Gebirge hat man ein Geschrei gehört les tableaux se suivent, alternant passages dansés, passages physiquement impressionnants – mais parfois éloignés de ce que l’on entend communément par de la danse –, et passages chantés, voire des scènes où la parole est au centre du jeux.

Des thèmes récurrents avec une angoisse palpable

Les pièces de Bausch examinent souvent les relations hommes-femmes. Elles explorent les espoirs, les violences, les pulsions individuelles et collectives. Dans Auf dem Gebirge il en est de même, avec plus de moments de violence que d’espoir. Les femmes sont tantôt agressivement aguicheuses, tantôt victimes hystériques d’hommes terriblement rageurs. Par petites touches, on voit s’esquisser des bribes d’histoires, comme des couples forcés de s’embrasser, ou une femme immobile qui se fait picorer par un homme qui la surplombe, comme une grande perche en costume. Les danses de groupe, souvent en cercle, réunissent la troupe dans des gestes coordonnés et, pour ainsi dire, civilisés, dénués d’histoires d’amour mais propres et socialement acceptables.

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Le travail de Pina Bausch se faisait souvent autour d’un geste. Pour puiser de l’inspiration, elle posait des questions aux danseurs, qui pouvaient y répondre par la parole ou par l’expression corporelle. Au fil de ces échanges, émergeaient les gestes qui devaient servir à exprimer les émotions développées dans le spectacle. Certaines danses gardent une trace très visible de ces mouvements de base, surtout dans les moments d’angoisse, où l’on voit les danseurs répéter méticuleusement des gestes d’automutilation (se tirer les cheveux, se frotter la peau, se gratter, tomber…), dans des chorégraphies quasi gênantes, tant elles rappellent les comportements compulsifs. De cette répétition naît des effets – comiques en premier lieu, mais pas seulement – qui modulent la perception de l’action. Ce frottement d’automutilation est-il terrifiant, agressif, ou résigné ?

« La répétition n’est pas une répétition. (…) La même action vous procure des sentiments tout à fait différents à la longue. » – Pina Bausch, dans un entretien avec Anna Kisselgof du New York Times, 1985

Des spectacles flamboyants et séquencés

Les spectacles de Pina Bausch sont souvent un enchaînement de scènes, longues et courtes, alternant solos – ou duos/trios – avec des scènes collectives. Certains personnages sont récurrents et reconnaissables à leurs traits ou costumes. Par exemple, dans Auf dem Gebirge, un homme en lunettes et short de piscine rose occupe la scène pendant toute la première partie du spectacle. Il revient régulièrement, avec des ballons de baudruche, qu’il gonfle puis éclate, dominant l’espace de sa présence inquiétante. Les personnages n’ont pas de noms, pas toujours de destin clair, mais ils évoquent des sentiments et des émotions, et vivent des aventures temporaires sur scène.

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Les scènes peuvent être visuellement très impressionnantes. La vaste scène du Châtelet est recouverte d’une terre épaisse, et accueille par moments une forêt de sapins allongés, un piano à queue et une fanfare de personnes âgées. En toute simplicité, les danseurs entrent et déposent les sapins sur la scène et les remportent lorsqu’ils ne sont plus utiles. Et pourtant, malgré ce relatif faste de moyens et les fumigènes récurrents, la scène reste simplement éclairée et utilisée. Tout est fait pour concentrer le regard du spectateur sur les gestes des danseurs.

Un condensé de talent

Le plus important à retenir de Auf dem Gebirge, et la principale raison pour laquelle il faut foncer lorsque la troupe passe dans votre ville est le talent des danseurs. Alors que pendant certaines scènes, on peut en arriver à oublier leur impressionnante forme physique, les scènes dansées sont d’une grâce époustouflante. Les corps se métamorphosent et accomplissent des prouesses, sans jamais perdre la charge émotionnelle au profit de la technicité. Et cette troupe exceptionnelle se fait vieillissante ; il est prévu que les « nouvelles » recrues reprennent définitivement la suite des anciens, ceux qui ont travaillé avec Pina Bausch depuis les commencements de la compagnie. La relève est donc assurée, même si les puristes pourront se demander comment elle va faire évoluer des pièces qui se jouent depuis des décennies par les mêmes danseurs.

Avec qui y aller ? Tout le monde. C’est beau. 


Crédit photo : Bo Lahola et Jochen Viehoff

 

2 réflexions sur “Auf dem Gebirge hat man ein Geschrei gehört de Pina Bausch par le Tanztheater Wuppertal

Angoisses et envolées gracieuses

  1. Je n’ai jamais vraiment accroché avec Pina bausch car quand je vois un spectacle je n emmène pas avec moi mon décodeur c’est dommage car je pense qu’il ne faut pas grand chose pour convaincre les béotiens de la joie et de la magie !!tant pis pour moi et ceux qui me ressemblent

  2. Merci pour votre commentaire ! Est-ce qu’il y a d’autres metteurs en scène / chorégraphes pour lesquels vous aimeriez des clefs de lecture ? Cela fait partie des évolutions du site, nous sommes preneurs de retours de lecteurs. J’ai quelques idées en tête, n’hésitez pas à me donner les vôtres.

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