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Le Vide, essai de cirque par Fragan Gehlker, Alexis Auffray et Marroussia Diaz Verbèke

Quand la poésie est une ascension vers le ciel

Du 02/05 au 21/05/2016 au Théâtre Le Monfort | Durée (variable) : 60 à 90 mn | Pour y aller

 Il y a des spectacles qui bouleversent. Le Vide fait partie de ceux-là. Cette forme originale du cirque nouveau promet aux petits et aux grands des forts moments de rires et de frissons. En plus de divertir, ce spectacle invite à une réflexion extrêmement profonde sur les frontières de la représentation et sur la vie. En un mot (ou presque) : courez-y!

Après nous avoir gratifiés du splendide spectacle Notes on the Circus d’Ivan Mosjoukine, le théâtre Silvia Monfort nous fait redécouvrir Le Vide, spectacle d’acrobatie et de corde lisse déjà à l’affiche en 2014, avec le majestueux Fragan Gehlker à la corde, Alexis Auffray à la création musicale et à la régie de piste et Maroussia Diaz Verbèke à la dramaturgie.

Une tornade est passée par le théâtre Monfort. Exceptionnellement, l’entrée du public se fait par le jardin. Sur un fond sonore de fête foraine, on suit un dédale de pancartes qui nous parlent du mythe d’un « type », Sisyphe, condamné ad vitam aeternam à rouler un rocher en haut d’une montagne et à en redescendre. Avant d’entrer sur la scène où se déploiera la performance, on aperçoit justement une montagne de fauteuils arrachés et empilés; visiblement, ce sont ceux du théâtre. Ça sent le pop corn. La salle a été reconfigurée en arène où plusieurs cordes pendent, accrochées au vertigineux plafond de la salle (18 m) et où des matelas gisent au sol. On croirait un squat. Le ton est donné : l’ascension de l’acrobate peut commencer.

Un défi à la gravité des formes

Il est très difficile de cloisonner ce spectacle à un genre. Ça se veut du cirque et pourtant, Le Vide dynamite la vision traditionnelle et – il faut le dire – ringarde qu’on a de cette discipline. Ça se veut du théâtre, avec une dramaturgie rigoureuse et un travail clownesque des deux interprètes au plateau et pourtant, les contours de la représentation sont sans cesse remis en question : l’acrobate ne triche pas. Il grimpe successivement sur des cordes, le long des parois du théâtre, se retrouve sur le toit. En-dessous de lui, il n’y a aucun filet ni système pour le sécuriser. S’il tombe, c’est au milieu du public. S’il tombe, le théâtre se transforme en drame réel. Est-ce donc du cirque, du théâtre, de la performance?

C’est avec malice que les créateurs de ce spectacle vertigineux se jouent des frontières. On rit lorsqu’Alexis Auffray, à l’aide d’une machinerie infernale, fait tomber les cordes où son partenaire s’agrippe ou lorsqu’il joue au violon une musique tragique en contrepoint des situations. On a le souffle coupé lorsque Fragan Gehlker, suspendu au-dessus du vide, s’accroche à ce qu’il peut pour ne pas tomber. Et quand il retombe sur ses matelas en mousse, il tombe à nos pieds. Alors on a peur pour lui et pour nous. On est avec lui au-dessus du vide. Les enfants ferment les yeux. Les adultes sont en apnée. Puis on rit à nouveau lorsqu’on entend un enregistrement philosophique qui interroge le but de l’action qui se déroule sous nos yeux. Est-ce donc un drame ou une comédie ?

Le vide 2

Les deux interprètes nous font monter avec eux dans les émotions. Ils nous tiennent en haleine, nous amènent à changer les perspectives. Même la manière de regarder le spectacle est révolutionnée puisque la majeure partie du temps, nous devons lever les yeux pour suivre l’indomptable Fragan qui grimpe sans relâche vers le ciel. Et quand on se dit, le regardant s’élancer au-dessus du vide, que sa mort est une éventualité, forcément on est acculés à la réflexion.

Le tableau d’un héros

Le spectacle s’est inspiré du mythe de Sisyphe, repris par Albert Camus. C’est le mythe d’un homme qui, puni par Zeus, monte un rocher en haut d’une montagne. Une fois qu’il parvient à la cime, le rocher retombe sur le versant : il recommence inlassablement. C’est ce symbole de l’absurdité de notre existence qui est en action sous nos yeux. Le vide, c’est évidemment le vide de l’existence, mais aussi le vide au-dessus duquel on se lance lorsqu’on s’engage avec vigueur dans l’action, quelqu’elle soit, lorsqu’on répète des tâches pénibles (à méditer quand vous ferez votre ménage le week-end) ou lorsqu’on se révolte.

Le vide

Le spectacle finit sur une image bouleversante de Fragan montant et descendant sans relâche la même corde. On quitte la salle et on laisse avec regret derrière soi un héros, un dieu pris dans une quête folle et absolue qui n’a a priori aucun sens. Mais n’est-ce pas là le bonheur?

« La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. » Albert Camus.

Avec qui y aller ? Votre ami désillusionné du théâtre. La créativité existe encore. 


Crédit photo : théâtre Monfort. 

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