Impatience 2016 - Collectif Mariedl - Homme sans but © Michel Boermans
L’homme sans but de Arne Lygre par Coline Struyf

L’argent peut-il tout acheter ?

Dans le cadre du Festival Impatiences 2016 | Durée : 1h20 | Pour y aller

eugene3Dès les premières répliques, et même avant le premier mot rien qu’à leur posture, on sent que quelque chose cloche. Les personnages ont l’air nerveux, sur leurs gardes, les dialogues sont saccadés, la diction semble mécanique… On sent que ces gens parlent mais ne communiquent pas, se sourient mais n’échangent rien. C’est dérangeant : qu’est-ce qui ne va pas chez eux ?

Au début, pour être honnête, on s’est dit que ça allait être long. Car la sensation n’est pas très agréable. Mais à mesure que se dénouent quelques fils et qu’on commence à comprendre la teneur de leurs rapports, on entre dans cet étrange univers sans même s’en rendre compte, mi-horrifié mi-curieux.

Un univers glaçant très bien installé

Peter est l’homme qui réussit. Infiniment riche, entrepreneur et charismatique, le businessman à qui rien ne résiste. « Frère » est son frère, qui travaille plus ou moins comme son bras droit. « Assistant » est son assistant, dont Peter achète les terres et qui finit aussi par travailler pour lui. « Femme » est sa femme, inexplicablement attachée à lui. Puis viendra l’exubérante « Fille ».

Étrange. Et on comprend peu à peu, par quelques allusions à un salaire, par des consignes données sur le comportement de chacun, par différents indices, qu’en réalité Peter paie chaque jour ces personnes qui l’entourent pour jouer leurs rôles qu’il écrit à l’avance.

Toute la pièce s’apparente ainsi à un huis clos dans lequel ces personnages tentent de jouer froidement leurs rôles, et parfois craquent, faisant transparaître leurs sentiments réels par des larmes, des insultes ou des supplications, laissant s’exprimer leur humanité. Car certains sont peut-être réellement attachés à Peter… Avec le temps une vraie relation, même étrange, ne se noue-t-elle pas nécessairement avec cet homme aussi glaçant qu’attachant ?

Des comédiens extrêmement convaincants

Les personnages naviguent ainsi entre ce rôle que Peter leur attribue, leurs sentiments réels, et la conscience horrifiée de ce à quoi ils consacrent leur vie. Les six comédiens parviennent – et c’est un tour de force – à rester constamment sur la tangente entre ces trois postures, à installer par leur seul jeu ce terrible atmosphère. Corps qui se crispent au moindre contact, visages qui se composent et se décomposent, regards tantôt vides tantôt affolés, air de se maîtriser ou, de plus en plus au fil de la pièce, de perdre pied… Chacun est à la fois impressionnant de contrôle et bouleversant d’humanité.

Impatience 2016 - Collectif Mariedl - Homme sans but © Hiki-Komorii-Photography

Peut-on tout acheter ?

Mais quand Peter vient à disparaître, quel avenir pour ces personnes pour qui il était tout (un frère, un époux, un patron, un père) et rien (un employeur) ? Le spectacle se centre alors sur Frère : va-t-il parvenir à se détacher du fantôme de Peter ? Comment se reconstruire une identité, des relations, une vie après cela ? On le voit osciller dangereusement entre ses sentiments, son intuition, disons son humanité, et la tentation de reproduire avec les autres ce rapport de pouvoir qu’avait Peter sur son entourage. On assiste à ses tiraillements comme on verrait quelqu’un se débattre pour sortir d’une secte.

Le spectacle interroge aussi cette belle façade lisse qu’offrent au monde les puissants, ceux à qui on ne peut rien refuser : quelle est leur vie affective ? L’amour n’est-il pas en réalité le seul besoin fondamental, ne cherche-t-on pas tous, riches ou non, à fuir la solitude ? L’homme sans but pose avant tout la question du pouvoir de l’argent : peut-on tout acheter ? Si on y croit très fort, les gens finissent peut-être par vous aimer…

Une mention particulière pour le décor, à la fois simple et très présent, contribuant beaucoup à créer cet univers si particulier : une structure inclinée en bois noir, servant parfois de ponton et parfois de bureau, à la fois solide et menaçant de basculer si l’on marche trop au bord… à l’instar des personnages. Une semi-obscurité vaguement inquiétante, quelques micros utilisés à bon escient, un peu de fumée pour camper l’étrangeté, une bande-son très travaillée : on y est.

Avec qui y aller ? Un ministre en pleine misère affective, un étudiant en psychologie… mais SURTOUT PAS un parano.

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