6 A.M. HOW TO DISAPPEAR COMPLETELY -
6 A.M. How to disappear completely de et par Blitztheatregroup

Errance plastique et lunaire

Du 07/07 au 10/07/2016 à l’Opéra Grand Avignon, puis du 23/02 au 28/02/2017 au Nouveau Théâtre de Montreuil (93) | Durée : 1h20 | Pour y aller à Avignon, ou à Montreuil.

eugene plutot contentLe Blitztheatregroup, collectif grec de trois membres, présente pour le IN d’Avignon son spectacle 6 A.M. How to disappear completely. Amorcé par la déclamation des premiers vers de Ménon pleurant Diotima de Hölderlin, il décrit en tableaux un imaginaire de l’évasion, entre urbanité et paysages lunaires. Plusieurs personnages y déambulent.

Il faut le dire d’emblée : ce spectacle ne plaira pas à tous. D’une façon assez hermétique, le Blitztheatregroup propose un spectacle visuel, ponctué de déclamations poétiques, autour de l’errance d’un groupe d’individus en prise avec un mal de vivre profond. Il est cependant très riche en trouvailles, et déploie un univers d’une grande cohérence et d’une grande sensibilité, reflet d’un refus de la réalité quotidienne. Le tout prend des allures d’échappée sombre et onirique.

Entre cosmos et terrain vague

L’univers de la compagnie est visuellement très fort : ils citent notamment Stalker de Tarkovski, mais on peut penser aussi à l’univers lunaire et fantasmatique de Georges Mélies, à Beckett… On est entre le lieu urbain désaffecté et un paysage céleste, empreint d’une certaine noirceur.
La scénographie, très plastique, et faiblement éclairée, décrit un paysage de fin du monde, où sont montées de grandes structures métalliques rouillées. Des objets dont on ne comprend pas réellement la fonction sont manipulés par les comédiens, et ce avec une gestuelle allant de l’organisation extrême à l’absurde.

Très poussé, il est empli d’objets incongrus et de curiosités, principalement métalliques, qui évoquent une décharge de ferraille, et avec lesquels la lumière joue tout au long du spectacle. Cela confère à l’ambiance quelque chose de solaire et désertique, qui n’est pas incompatible avec la bleuté lunaire de certains passages. Le tout s’accompagne d’un univers sonore fait de dissonances et de bruits sourds, décrivant un hors-lieu et un hors-temps déroutants.

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« Maintenant pour moi la maison
Est un désert ; ils m’ont volé
Les yeux et je me suis perdu
En la perdant ; je suis perdu !
Perdu ! c’est pourquoi j’erre ainsi,
Comme les ombres »

Des personnages sans visage

Le jeu des acteurs est particulièrement dépersonnalisé, semblant résonner par instinct et pulsion, parfois en groupe, parfois seuls. On ne voit que rarement leurs visages. Ils sont animés tantôt par des lumières ou objets qu’ils semblent chercher là-haut, dans le ciel, tantôt par des agitations qui semblent être intrinsèques à leur être. D’une façon saccadée, il y a comme une attente ou une tension latente qui se dessine. Pourtant, ils restent en contrebas, tableau après tableau, action après action. Et durant ce temps, ils ne regardent pas le public, pas plus qu’ils n’interagissent avec lui. Hormis dans la première scène, il est clair qu’une barrière très, très nette se dessine entre la scène et la salle.

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L’hermétisme du travail de la compagnie, qui s’exprime tantôt en vers, tantôt en cris, ne permet aucune communication. Le collectif est là pour donner, les spectateurs pour recevoir, point. A cela s’ajoute la distance imposée par la salle à l’italienne du Grand Opéra d’Avignon. Mais finalement, la scène de théâtre frontale est-elle le lieu idéal pour la forme d’expression que le Blitztheatregroup a choisie ? On ne peut s’empêcher de vouloir déambuler dans ce décor post-apocalyptique digne d’une exposition du Palais de Tokyo, tant il paraît objet plastique. Ou peut-être alors souhaiteront simplement ressentir davantage ces comédiens, dont le travail de corps est indéniable. Car on se sent finalement assez passif, et on peine à se plonger dans l’univers très riche du spectacle, tant il est peu communiqué autrement que visuellement. Et on ressent une certaine frustration de se retrouver de façon si frontale avec quelque chose que l’on voudrait éprouver avec ses propres sens, par un dispositif scénographique enveloppant et immersif par exemple.

Un désespoir urbain actuel ?

La pièce du Blitztheatregroup questionne quant au désespoir très urbain et actuel qu’il exprime. En effet, si l’on compare à un certain nombre de pièces présentées cette saison ou dans le IN d’Avignon, on ne peut pas dire que celle-ci porte un message qui soit politique ou social. En revanche, il ne s’agit pas non-plus de l’expression de l’essence de l’homme ou de son intériorité.

C’est davantage l’aspect animal, collectif et social de l’homme qui ressort, une sorte de monde parallèle des bas-fonds, où la rêverie souterraine semble être la seule échappatoire à un monde extérieur dont on ne sait s’il est hostile, ou simplement inerte. La fin du monde est arrivée, une forme de folie semble être le seul moyen de se protéger, la nuit, d’une réalité où les espoirs et attentes se font rare.

6 A.M. HOW TO DISAPPEAR COMPLETELY -

Peut-être est-ce intéressant de se demander ce qui est reflété de nos sociétés occidentales actuelles, qui semblent traverser une période d’inactivité, marquée par un déclin économique mais aussi idéologique. Contrairement aux années 20 ou 40, ce n’est pas l’après-guerre, ni l’après-révolution de 68, mais bien le réveil mou d’une société dont les rêves ne parviennent plus à toucher son peuple – mais dont les rêves suivants, eux, peinent à se dessiner. Il s’agit donc de jouer avec un monde imaginaire, bâti à mêmes nos ruines urbaines, mais le plus distant possible de ce qui l’entoure.

Le spectacle, globalement poétique, exprime avec étanchéité un désespoir qui ne semble trouver ses mots. Bien que ce soit difficile d’entrer dans le propos de la troupe, ou d’être réellement transporté, le travail fourni est clair, et le final singulier. Mais c’est dommage, car la majorité du public sort assez insatisfait, alors qu’il aurait peut-être suffi de communiquer un petit peu plus avec lui.

Avec qui y aller ? Quelqu’un de patient, un.e artiste obscur.e, votre ami.e amateur.trice de friches industrielles.


Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

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