160707_rdl_0986
Alors que j’attendais de Mohammad Al Attar par Omar Abusaada

L’hiver syrien, et après ?

Du 08/07 au 14/07/2016 au Gymnase Paul Giéra à Avignon | Durée : 1h40 | Pour y aller | En tournée

eugene plutot contentEn 2015, Taym tombe dans le coma après avoir été tabassé à un checkpoint. Il avait participé aux premières manifestations contre le régime de Bachar el-Assad. Dans cette Syrie en pleine guerre civile, il travaillait, tant bien que mal, à la réalisation d’un film sur le soulèvement. Ses proches se réunissent, contre leur gré, autour de lui. Que racontent-ils ? Que disent-ils de leur pays qui se décime, alors que le même pouvoir est toujours en place ? C’est à cet exercice qu’Omar Abusaada se livre. Douze mois d’un coma, individuel, familial et collectif.

Avant le soulèvement populaire de mars 2011, il emmenait une troupe itinérante dans les villages syriens. Après les soulèvements, il a développé un théâtre de témoignages, pour donner la parole aux activistes syriens opposés au régime de Bachar el-Assad ou à des réfugiés syriens au Liban. Dans sa dernière création, Omar Abusaada, qui continue de vivre en Syrie où il dit ne plus être en sécurité, fait le récit d’un de ses amis tombés dans le coma après avoir été tabassé, et mort depuis.

À lire aussi : Rituel pour une métamorphose joué par l’atelier de l’Esad en février

Douze mois d’un coma, individuel, familial et collectif porté sur les planches, pour songer aux lendemains de l’échec de la révolution. Une création récente (achevée à Bruxelles en mai) qui poursuit le travail engagé par ce diplômé de l’Institut supérieur d’art dramatique de Damas. Il prône depuis sa sortie de l’école un théâtre dans la cité, au contact de la société.

Sur scène, c’est Taim que le spectateur découvre sur scène, alité après qu’il a été battu à Damas dans des conditions obscures. Sa mère à ses côtés, qui psalmodie des versets du Coran. Rapidement, il se défait de sa perfusion. Et grimpe au deuxième étage d’une façade qui se tient à l’arrière, d’où il va regarder sa famille et ses proches interagir à ses côtés, plongés de force dans la léthargie de son coma, plongés de force dans le coma de toute la Syrie.

La Syrie à travers la famille de Taim

Depuis là-haut, Taim raconte comment il a voulu documenter les premières manifestations contre Assad, tout comme Omar Abusaada. Avec son téléphone, il court de manif’ en manif’. Alors, on se dit qu’on est parti pour une grosse déflagration d’images dont on est déjà saturé depuis cinq ans, mais non. La première qui apparaît sur le mur de la cage de verre où est perché Taim, en écran au public, montre des centaines d’hommes hurler à la liberté — ce qui noue le ventre quand on imagine le courage de ces manifestations là où pendant 40 ans le parti Baas des Assad a régenté autoritairement toute la vie politique syrienne.

160707_rdl_1100

Alors, quand on voit apparaître cette première vidéo, on se dit que les mitraillettes ne vont pas tarder à retentir, mais non. Ce sont des images amateurs, mais nous ne sommes pas dans Eau Argentée, ce documentaire qui exposait à nue le bain de sang syrien à partir des vidéos amateurs postés sur Internet.

Ici, il n’en sera rien. La violence syrienne est dans les esprits, mais elle n’apparaît jamais sur scène. Toute la force de la pièce est de faire le récit du pays par l’histoire de la famille de Taim, tout comme (et le lien est volontaire) Emmanuel Carrère parle des camps de réfugiés de Calais en décrivant tout ce que cela suscite dans la ville et la région, mais sans piper mot de la « jungle » en elle-même.

Quatre saisons en enfer

Alors que j’attendais, ce sont quatre saisons en enfer puisque la pièce est décomposée en hiver, printemps, été et automne 2015 à Damas. Douze mois de coma. Taim, hors de son corps et comme en lévitation au-dessus de la Syrie, y raconte comment, petit à petit, l’enthousiasme des débuts du soulèvement a cédé sous le poids du chaos. Au point de renoncer au récit des combats, et au récit de sa famille prise dans les combats.

160707_rdl_1150

À ses côtés sur scène, sa mère, en colère contre le projet de film de son fils, sa sœur, de retour du Liban où elle a voulu s’affranchir du carcan de la famille et de la religion, sa compagne. Et aussi l’ami de Taim, Oussama, dont on apprend dans une conversation avec la sœur, que c’est lui qui a conseillé à Taim de s’approvisionner en cannabis auprès d’un dealer de shit de sa connaissance, en fait agent des renseignements syriens.

C’est ce musicien badin, qui préfère fumer ses jours à la marie-jeanne plutôt que de quitter Damas, qui provoque le passage à tabac de Taim après avoir appris qu’il voulait fuir pour le Liban, la Turquie, l’Europe… Comme les 4,5 millions d’autres Syriens qui ont pris la route avant lui. Cependant, on s’explique mal ensuite comment, cette révélation faite, Oussama peut rester dans l’entourage de la famille de Taim comme si de rien n’était.

160707_rdl_1031

Taim quitte l’hôpital et est ramené chez sa mère. Sur sa terrasse de Damas, depuis son point d’observation en hauteur, il côtoie un autre jeune homme dont la place dans la pièce et le rôle sont plus perturbants puisqu’il trouble le face-à-face entre Taim et sa famille. Ce personnage est d’autant plus dérangeant qu’il évoque très rapidement son arrestation, la torture dans les prisons syriennes, sa radicalisation politique à l’aune de l’échec de la révolution (voir sur le sujet des radicalisations post printemps arabe le formidable Tunisia Clash ! d’Hind Meddeb)… À lui tout seul, ce personnage appellerait sans doute une autre pièce.

Peu importe, Taim et lui se retrouvent dans l’amour de l’électro. Ils voudraient être DJ, comme le suggèrent les platines et le casque qu’ils se passent à tour de rôle, et le micro qu’ils descendent aux membres de la famille de Taim. Le rêve attendra une autre Syrie.

Avec qui y aller ? Un arabophone qui pourrait pallier un sur-titrage qui n’est pas au niveau.


Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

Une réflexion sur “Alors que j’attendais de Mohammad Al Attar par Omar Abusaada

L’hiver syrien, et après ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *