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Caen Amour de et par Trajal Harrell

Exaltation libératrice

Du 09 au 12/07/2016 au Cloître des Célestins à Avignon | Durée : 1h | Pour y aller

Véritable ovni du IN d’Avignon, Caen Amour donne la parole à un univers dont la place dans l’art est incontestable, incluant voguing, croisement des genres, nudité et culture pop. On se laisse emporter par ces interprètes flamboyants de modernité et de sincérité.

Caen Amour, spectacle du new-yorkais Trajal Harrell, mêle théâtre, danse, performance artistique et défilé de mode pour créer un univers polychrome et polymorphe, libéré des préjugés et des contraintes imposés par une histoire lourde, teintée par la chosification de la sexualité et des origines des individus.

Dépasser les a-priori

L’approche du chorégraphe Trajal Harrell a pour nœud central des recherches approfondies et des parti-pris forts sur des sujets comme le sexisme, le colonialisme et l’orientalisme. Soucieux de les questionner et de les éprouver sur scène, il se focalise sur les hoochie coochie shows, ces pratiques de danse itinérante du 20ième siècle inspirée de la danseuse syrienne Little Egypt et de sa performance à l’exposition universelle de 1893 – c’est à elle que l’on attribue l’actuelle danse du ventre, danse dite « orientale ».

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Ressortent dès l’entrée dans le cloître un décor et des costumes éclatants, des petits coussins tout autour, le tout sur de la pop décomplexée. Le metteur en scène a un sens du style indéniablement aiguisé, et son univers est cosmopolite.

Le spectacle respire et s’assume. Il nous enjoint de cesser d’avoir peur des clichés du passé, pour les regarder en face, les dépasser et jouer avec, afin d’en faire des potentiels hybrides artistiques. Doit-on vivre les parties négatives de notre héritage culturel comme des fardeaux ? Apparemment pas.

Une mise en scène pointue et accessible

Le dispositif de mise en scène est superbe, immersif et surprenant. Ce n’est pas lui qui évolue, mais le public. Le contraste entre ce décor chatoyant à l’allure presque bricolée et le cloître de l’église des Célestins donne l’impression d’un collage à ciel ouvert, qui tombe en parfaite cohérence avec le propos déployé au cours de la performance.

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Le fil de déroulement du spectacle est lui aussi inattendu. C’est une prise de risque enthousiaste. Au lieu de prendre le public à parti, la mise en scène redonne sa liberté au spectateur. Elle le fait tourner, l’inscrit dans la continuité du mouvement décrit par les danseurs : on est dans un manège de couleurs et de mouvement. La dualité face visible/face cachée est abolie dans l’infinité des points de vue rendue possible par ce principe.

Les interprètes se donnent entièrement, sans pudeur et sans frein. Leur univers, entre la caravane ambulante et le défilé de haute-couture, est bariolé et pailleté.

Folies libératrices

Dans les institutions du spectacle vivant, certains courants restent dans l’ombre, ou sont bien souvent représentés de façon stéréotypée. C’est le cas de la culture queer, tantôt attribuée aux bas-fonds et aux freaks, tantôt à l’industrie du luxe. Le travail du chorégraphe la donne à voir en tant que beauté ordinaire, affranchie du sexisme, détournant puis dépassant le machisme. Les danseurs jouent avec les genres, portant paillettes et couleurs loufoques, dansant de façon libérée en restant dans la continuité d’une démarche pointue, approfondie et explicitée.

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L’univers que Harrell dévoile avec générosité à son public est très représentatif d’une avant-garde créative, jeune et spontanée, habituellement sous-représentée dans la culture. C’est elle qui porte le « post-modernisme » dont il parle dans sa note d’intentions. Son spectacle n’élude pas la question du genre : il utilise l’émotion et la beauté pour la dépasser. Ne plus choisir entre une nudité sexualisée par le regard de l’homme macho et le nu grec, épuré et divinisé.

La performance contribue à affirmer le voguing comme un mouvement de danse majeur, lui qui est si peu représenté dans les théâtres et centres chorégraphiques. La technique imparable des danseurs est au service d’une exaltation libératrice, comme pour rappeler que oui, le monde peut être tel que l’on décide qu’il est, si l’on se constitue un environnement ouvert et favorable ; que les premières choses dont il faille s’affranchir pour respirer un air nouveau sont finalement ses propres appréhensions et préjugés, qu’il s’agisse de soi-même ou d’autrui.

Avec qui y aller ? Votre bande de potes branchés/arty, une danseuse burlesque, des gens curieux et ouverts d’esprit, heureux d’accueillir ce milieu, qu’il leur soit ou non familier.


Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

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