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Fight Night de et par Ontroerend Goed

Koh-Lanta et démocratie

Du 6 au 24/07 (relâche les 11 et 18/07) à la Manufacture à Avignon | Durée : 1h50 | Pour y aller

eugene3Cinq candidats se battent pour obtenir les faveurs du public, appelé à les plébisciter ou les éliminer à tour de rôle comme dans une mauvaise adaptation de Big Brother. Une réflexion tout à la fois drôle et terrible sur la dérive des démocraties modernes, la société du spectacle et l’essor du populisme.

Entrez donc dans la patinoire d’Avignon et livrez-vous à une expérience aussi glaçante qu’exigeante. A l’entrée, juste avant de prendre place, on vous remet un petit boîtier électronique. Face à vous, en scène, sur un ring de boxe et sous une lumière crue, un présentateur introduit tour à tour cinq candidats, trois hommes et deux femmes, lesquels seront chargés de discourir pour convaincre le public de lui accorder son suffrage. C’est ici que le petit boîtier électronique entre en scène : il vous permettra, tout au long de la pièce, de voter pour le candidat de votre choix et d’éliminer les autres, jusqu’à l’issue finale.

A mi-chemin entre l’émission de télé-réalité et politique grand spectacle, ce spectacle propose une réflexion aussi ludique que glaçante sur les ressorts de la démocratie moderne. Une réflexion engagée par un collectif belge originaire de Gant, en Flandres, dans une région – le Benelux – qui incarne en quelque sorte la matrice de la télé-réalité en Europe. A mesure qu’on observe le mécanisme impitoyable qui élimine les candidats indépendants ou confisque les spectateurs de leur vote, on en vient presque mieux à comprendre comment le sytème à la proportionnelle a pu favoriser un Berlusconi en Italie ou l’extrême-droite en Belgique et dans les pays scandinaves.

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Au départ, Fight Night, c’est d’abord le titre d’un jeu vidéo vieux d’une dizaine d’années déjà qui mettait en scène à l’époque des combats de boxe. Ici, le spectateur a aussi l’impression d’assister à une lutte sans merci, mais feutrée. Sur cette scène qui rappelle tout à la fois un ring de boxe et un plateau télé, chaque tour de vote, chaque “round” est annoncé par une cloche, comme dans un match du noble art. Et chaque résultat est annoncé avec en fond sonore un jingle anxiogène qui rappellerait presque les pires heures de Zone rouge (si vous ne vous rappelez pas de cette émission vaine et ennuyeuse présentée par Jean-Pierre Foucault,…eh bien tant mieux pour vous).

Peuple-ours

Comme dans un thriller politique, les éliminations tiennent en haleine le spectateur, qui retient son souffle jusqu’à la dernière minute. Qui va l’emporter ? La voix de la raison ? La candidate tout sourire qui voudrait que tous votent pour elle ? Le troisième larron, soi-disant antisystème ? La démocratie ? Voire même le présentateur, qui profite de sa connaissance du système pour le parasiter, sans avoir jamais été élu (Emmanuel Macron, si tu nous lis…).

La morale de cette histoire, c’est que la démocratie semble naturellement porter en elle les germes de sa disparition. Le fascisme, le populisme ne sont pas des ruptures de la démocratie mais juste sa suite logique. Voter pour un candidat, en éliminer un autre, puis choisir d’éliminer ceux qui n’ont pas voté pour vous, c’est toujours courir le risque ou du populisme ou de la fracture – quand une partie de la population, lassée, rejette le vote lui-même. Et voter, est-ce vraiment faire un choix quand on a pré-sélectionné les candidats pour vous ?

Ces questions apparaissent via la métaphore de l’ours. Dans la forêt, dit-on, vit un ours. Mais est-il apprivoisé ? Encore sauvage ? Existe-t-il seulement ? L’ours, c’est le danger qui guette le peuple en démocratie, mais l’ours, c’est surtout le peuple. Fight Night laisse le spectateur sur une question morale toujours d’actualité : en démocratie, qu’est-ce que la majorité ? QUI est la majorité ? Et surtout, qu’a-t-elle le droit de faire ?

Avec qui y aller ? Un Italien qui déteste Berlusconi, un Belge qui n’a pas compris pourquoi il n’a pas eu de gouvernement pendant trois ans, un Français qui n’en peut plus des mimiques de Nikos Aliagas et de Denis Brogniart.


Crédit photo : @Anna Lupien/DR

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