(c) Philippe Hanula
Histoire vécue d’Artaud-Mômo d’après Antonin Artaud par Gérard Gelas

Un gouffre de souffrance et de clairvoyance

Du 06 au 30/07/2016 au Théâtre du Chêne Noir | Durée : 1h10 | Pour y aller

eugene3Le 13 janvier 1947, Antonin Artaud, ravagé par neuf ans d’internement, donne un discours devant tout le gratin intellectuel de l’époque. Gérard Gelas et Damien Rémy nous font revivre cette conférence hallucinée et nous proposent une plongée dans ce gouffre de souffrance, de lucidité et de poésie que fut la vie d’Artaud Mômo.

La scène est tendue de noir, uniquement meublée d’une chaise et d’un bureau sur lequel est posé un verre d’eau ; durant toute la pièce, les seuls effets de mise en scène seront quelques déplacements et quelques courts passages enregistrés. Dans cette extrême sobriété, c’est bien la parole qui prend toute la place, et le jeu du comédien qui l’incarne : costume élimé, regard halluciné, gestes convulsifs, mimiques de douleur, et surtout cette diction passant de la voix d’outre-tombe à l’incantation suraiguë…

On peut penser de prime abord que cette interprétation est exagérée, mais les enregistrements d’époque prouvent l’inverse. Antonin Artaud est bien là devant nous, et on comprend qu’il fut à l’époque considéré par beaucoup comme un dément.

Pour être honnête, dans les 10 premières minutes on s’est dit qu’on allait sortir : tous ces cris, tics, psalmodies, silences ont de quoi mettre mal à l’aise, et ses phrases déstructurées sont très déroutantes… Mais peu à peu la richesse de son propos prend le dessus et on plonge, sans vraiment s’en rendre compte, dans l’abîme vertigineux de souffrance, de lucidité et de poésie que fut sa vie.

Né un siècle trop tôt

Antonin Artaud prend la parole car il a « deux ou trois dents contre la société actuelle », qui lui a fait tant de mal. À travers son apparence de fou furieux, rendue de manière saisissante par un comédien plus vrai que nature, il a élevé la voix sur plusieurs sujets sociaux profonds et s’est révélé être d’une clairvoyance rare sur ces sujets – pour son malheur, car c’est peut-être cette clairvoyance qui le tuera.

Sur la psychiatrie et la médecine, d’abord. Artaud, qui sort de neuf ans d’internement forcé et de traitements aux électrochocs dont il a tant souffert, hurle sa révolte d’avoir été ainsi dépossédé de son corps et d’avoir eu a subir la violence et l’humiliation de ces traitements. Une expérience destructrice, mais fondatrice de la voix qu’Artaud est devenue pour faire évoluer les méthodes de traitement psychiatriques et la considération apportée aux “aliénés”.

Sur le corps, ensuite. Héroïnomane, alcoolique, malade chronique, victime de traitements chimiques et d’électrochocs, Artaud a vécu dans son corps des expériences et des souffrances vertigineuses que le comédien rend palpables dans le spectacle. Dans une société encore très religieuse, considérant le corps de manière très rationnelle et tout état de délire comme une simple maladie, son discours ne pouvait pas être compris. Et de fait, sa description d’un sentiment de dislocation du corps – considéré à l’époque comme une ineptie – est aujourd’hui connu comme le signe d’un état de psychose extrême.

Aujourd’hui, en 2016 les avancées de la recherche sur le corps, la mémoire corporelle, les différents états de conscience ou encore sur les troubles psychiques prouvent qu’Artaud était en réalité d’une clairvoyance extrême sur ces sujets, mais aussi que le chemin vers cette connaissance est encore long pour la médecine et la pensée occidentales.

Sur le théâtre, aussi, son fameux « Théâtre de la cruauté », même si ce dernier n’est qu’effleuré pendant la pièce dans un passage d’ailleurs relativement hermétique.

Ce spectacle fait découvrir ou redécouvrir la parole de cet homme extrasensible, extralucide, tragiquement incompris à son époque, « suicidé par la société »… Mais qui aurait, encore aujourd’hui, tant de choses à nous dire.

Avec qui y aller ? Un philosophe, un psychiatre de la vieille école ou un poète, mais surtout pas un dépressif.


Crédit photo : Philippe Hanula

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