LES DAMNES - FESTIVAL D AVIGNON - 70e EDITION -
Les Damnés d’après le scénario de Luchino Visconti, Nicola Badalucco et Enrico Mediolo par Ivo Van Hove

Inconfort maîtrisé

Du 06/07 au 16/07/2016 à la Cour d’honneur du palais des papes, puis du 24/09/2016 au 13/01/2017 à la Comédie Française | Durée : 2h10 | Pour y aller à Avignon ou à la Comédie-Française (Paris)

L’Allemagne a sombré dans le nazisme : le pouvoir réclame obéissance absolue et contribution des plus puissants au futur effort de guerre. Les Damnés nous plonge au cœur de la famille Essenbeck, à la tête d’un empire dans l’industrie de la sidérurgie. Chacun lutte pour trouver et affermir sa place, entre brutalité et manipulation. D’une scène à l’autre, cette « célébration du Mal », comme décrite par Ivo van Hove, franchit toutes les barrières de la gêne. Public sensible s’abstenir, bien que l’esprit de la maison Comédie-Française et une certaine bienséance restent de rigueur.

Sur le fond comme sur la forme, Les Damnés interpelle, suscite des réactions, interroge sur le passé et le présent. La pièce s’ouvre sur des images montées à la manière d’un documentaire historique. Les caméras omniprésentes s’interposent entre les spectateurs et les acteurs, comme un surtitrage visuel. Tout cela avec la précision que l’on attend des acteurs de la Comédie-Française, et parfois une prévisibilité de certains effets de mise en scène.

Une mise en scène entre surprises et rituels

Le spectateur est invité sur une scène polymorphe. Plusieurs caméras déambulent avec les comédiens, projetant sur grand écran les visages, comme pour leur rendre leur netteté à un public parfois physiquement loin. L’effet de zoom se double d’un effet mi-documentaire mi-telenovela : chaque personnage est introduit avec un bandeau, et le spectacle pourrait se diviser en courts épisodes dramatiques. L’utilisation de la caméra ne sert cependant pas toujours à rendre visible l’invisible, ou ce qui est distant. Parfois il déforme, distrait, rend abstraite l’action scénique en surimposant des effets visuels, ou en truquant la scène.

LES DAMNES - D' aprés Luchino VISCONTI, Nicola BADALUCCO et Enrico MEDIOLI - Mise en scène : Ivo VAN HOVE - Scénographie et lumière : Jan VERSWEYSELD -
Costumes : An d'HUYS - 
Vidéo : Tal YARDE- 
Musique et concept sonore:  Eric SLEICHIM -
Dramaturgie : Bart VAN DEN EYNDE - Avec la Troupe de la Comédie-Française : Sylvia BERGE - Éric GENOVESE - Denis PODALYDES - Alexandre PAVLOFF - Guillaume GALLIENNE - Elsa LEPOIVRE - Loïc CORBERY - Adeline D HERMY - Clément HERVIEU LEGER - Jennifer DECKER - Didier SANDRE - Christophe MONTENEZ - 
Et Basile ALAIMALAIS - Sébastien BAULAIN - Thomas GENDRONNEAU - Ghislain GRELLIER - Oscar LESAGE - tephen TORDO - Tom WOZNICZKA - 
Avec Bl!ndman [Sax] : Koen Maas, Roeland Vanhoorne, Piet Rebel, Raf Minten - Dans le cadre du 70ème Festival d'Avignon - Lieu : Cour d'Honneur du Palais des Papes - Ville : Avignon - Le 30 06 2016 - Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Le choix des musiciens live crée aussi une ambiance scénique à part. La musique fait partie des domaines de la vie qui étaient strictement régulés et encadrés : des styles entiers furent déclarés « dégénérés », et l’histoire a pu émettre des jugements sur les postures politiques adoptées par tel ou tel compositeur. Les plus connaisseurs reconnaîtront à l’oreille un air de Richard Strauss, au positionnement ambigu vis à vis du pouvoir totalitaire, ou Webern, banni de la vie musicale par le régime nazi. Les airs accompagnent l’action, renforcent les propos, clarifient les subtilités. On regrette que les chants en allemand, aux paroles pourtant intéressantes, n’aient pas été sous-titrés.

Or, si tous ces procédés et modes d’expression peuvent surprendre un spectateur, capter son attention et lui transmettre plusieurs fils narratifs simultanément, la pièce est aussi construite comme un gigantesque rituel. La mise en scène se répète d’une manière finalement assez rassurante : le gong, la marche vers la mort ou encore le placement des personnages sur scène présentent des variations sans bouleversement. Nous allons toucher le fond, sans aucun doute, et nous marchons, à pas mesurés, vers le triomphe du mal.

La pièce de toutes les gênes

Soyons clairs : cette pièce vous dérangera. Dites nous ce qui vous met mal à l’aise – le sang, la violence, le travestissement, le sexe sans consentement, le sexe avec consentement, la pédophilie, l’inceste, le meurtre, le salut nazi, la nudité masculine frontale, la nudité féminine -, nous vous répondrons que tout cela se passe sur scène. Dans cette famille, il n’y a pas de limites. Pris dans une forme de nihilisme, Martin, le personnage principal souvent en retrait, ne cherche que sa survie ou son plaisir, ne semblant même pas se plaindre au passage — car il n’a effectivement pas eu une enfance facile —, allant vers l’avenir sans valeurs et sans but. Si tous autour de lui recherchent le pouvoir, ou la justice pour quelques rares exceptions, Martin n’y pense guère puisqu’il est l’héritier légitime de la fortune familiale.

LES DAMNES - D' aprés Luchino VISCONTI, Nicola BADALUCCO et Enrico MEDIOLI - Mise en scène : Ivo VAN HOVE - Scénographie et lumière : Jan VERSWEYSELD -
Costumes : An d'HUYS - 
Vidéo : Tal YARDE- 
Musique et concept sonore:  Eric SLEICHIM -
Dramaturgie : Bart VAN DEN EYNDE - Avec la Troupe de la Comédie-Française : Sylvia BERGE - Éric GENOVESE - Denis PODALYDES - Alexandre PAVLOFF - Guillaume GALLIENNE - Elsa LEPOIVRE - Loïc CORBERY - Adeline D HERMY - Clément HERVIEU LEGER - Jennifer DECKER - Didier SANDRE - Christophe MONTENEZ - 
Et Basile ALAIMALAIS - Sébastien BAULAIN - Thomas GENDRONNEAU - Ghislain GRELLIER - Oscar LESAGE - tephen TORDO - Tom WOZNICZKA - 
Avec Bl!ndman [Sax] : Koen Maas, Roeland Vanhoorne, Piet Rebel, Raf Minten - Dans le cadre du 70ème Festival d'Avignon - Lieu : Cour d'Honneur du Palais des Papes - Ville : Avignon - Le 30 06 2016 - Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Par delà cette gêne, si délicatement orchestrée pour accompagner le public vers les abysses, le malaise prouve à quel point ce pan de l’histoire peut nous servir de miroir. Certes, la pièce n’apporte pas de message militant pour notre époque, mais elle nous rappelle celle qui nous a précédé. Elle nous donne à voir nos peurs actuelles, telles qu’elles ont pu se dérouler autrefois, sans pour autant relever du théâtre militant ou politique. S’il l’était, l’histoire aurait peut-être été modifiée pour être plus actuelle — costumes, présence de rôles féminins moins stéréotypés, effets « documentaire » moins mis en avant —, ce qui, sur certains points est un soulagement, sur d’autres une marque de classicisme quasi-démodée.

Soyez rassurés : vous serez gênés mais jamais attaqués, brutalisés, pris à parti. La grande famille formée par le public et tous ceux sur scène reste entre elle, polie et policée.

Avec qui y aller ? Une curieuse, un.e passionné.e, un amoureux de la Comédie-Française, quelqu’un qui ne craint pas de voir des pénis sur scène, celui qui aime débattre de la fusion des arts de la scène, un.e cinéphile.


Crédit photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE.

Une réflexion sur “Les Damnés d’après le scénario de Luchino Visconti, Nicola Badalucco et Enrico Mediolo par Ivo Van Hove

Inconfort maîtrisé

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *