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Luz d’après Elsa Osorio, de et par Violette Campo

Fille de bourreaux, fille de victimes

Du 7 au 30/07 au Théâtre du Roi René à Avignon | Durée 1h15 | Pour y aller

eugene3Quand la petite histoire se confond avec la grande : le récit d’un des 500 “bébés volés” pendant la dictature argentine, Luz, en quête de ses origines. Une adaptation originale qui donne à voir un point de vue féminin et intimiste sur un des grands drames de l’histoire récente.

Madrid, de nos jours. Ce jour-là, le vieux Carlos a d’abord de la peine à croire au surprenant coup de téléphone qu’il vient de recevoir. Car Luz, la jeune fille au téléphone, est argentine, comme lui. Et veut lui parler de ce pays qu’il a quitté il y a bien longtemps, mais surtout d’elle et des événements qui ont accompagné sa naissance, aux prémisses de la dictature, lors de ce funeste printemps 1976….

Inspiré des cent premières pages du roman éponyme de l’Argentine Elsa Osorio, l’adaptation de la compagnie Les pieds dans l’eau se centre sur l’histoire de Miriam Lopez, ex-prostituée mariée à un sicaire du régime surnommé “la Bête” en raison de sa brutalité. Le couple détient dans sa cave une dissidente politique enceinte, dont le bébé doit d’abord leur revenir – Miriam, après deux avortements clandestins, ne peut plus avoir d’enfants. Dans ces circonstances sordides, une solide amitié va commencer à se nouer entre les deux femmes, jusqu’à déboucher en projet d’évasion.

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Monté comme un polar, la mise en scène très sombre par moments de Violette Campo rappelle certains vieux films du ciné noir des années 1950 à 1960 avec sa galerie d’archétypes : la putain au grand coeur, un peu naïve mais bonne pâte, le flic brutal, le vieillard consumé par le passé, la jeune mère idéaliste.

Violence latente

Mise en scène et histoire reposent ici sur un triptyque. Trois tableaux, trois histoires, deux époques entre lesquels l’histoire fait un va-et-vient permanent. Aux fenêtres pluvieuses du Madrid actuel s’opposent les teintes orangées de Buenos Aires, ville bouillonnante et bruyante, au printemps 1976. A l’extrémité de la scène, côté cour, Liliana captive et enceinte dans la cave n’est figurée dans les premiers temps que par des ombres chinoises, à l’instar de ce passé que l’Argentine peine à se représenter autrement que par des bribes tant il semble l’effrayer.

luz

Luz (“lumière” en espagnol, lumière sur sa vie et ses origines) signe aussi un portrait attachant de femme forte. Miriam, après son passé sordide, va progressivement s’affranchir de la tutelle de son mari et de l’emprise des hommes. L’actrice qui l’incarne, Olvia Algazi, est remarquable. Les années 1970 sont aussi celles d’une révolution, celle de l’émancipation féminine, dont les effets se sont fait sentir jusque dans la très conservatrice Argentine de l’époque. En comparaison, les hommes apparaissent bien lâches, ou totalement prisonniers de leurs pulsions primitives : le sexe et le pouvoir.

En dépit de la violence latente omniprésente – violence politique, violence contre les femmes… – jamais on ne prend parti ici : les personnages ont tous, à des degrés divers, leurs raisons. Miriam est d’abord prête à tout pour avoir un enfant, Carlos a préféré laisser derrière lui le passé, Liliana ne veut pas que son amie paye le prix fort pour sa liberté. Et si la pièce aborde évidemment en filigrane le thème de l’identité, le dénouement adopté ici laisse le spectateur sur une interrogation essentielle, un parfum de mystère délibéré : qui est Luz ? Qui est-elle vraiment ?

Avec qui y aller ? Un.e hispanisant, un lecteur d’Isabel Allende et de Roberto Bolaño, votre ami d’extrême-gauche.


Crédit photo : DR/Jean-Marie Béziat

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