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Dom Juan de Molière par Jean-François Sivadier

Luxe, Bordel et Volupté

Du 14/09 au 04/12/2016 au Théâtre de l’Odéon| Durée : 2h30 | Pour y aller

Après le scandale et l’interdiction de Tartuffe en 1669, un Molière outré dépasse toutes les limites en écrivant Dom Juan. Si les hypocrites ne peuvent supporter de se voir mis en scène, il mettra à l’honneur le plus lucide et le plus cruel des athées. Jean-François Sivadier reprend et réactualise la pièce dans un tumulte de bruit et de fureur. L’occasion parfaite de redécouvrir un classique et de s’étonner de la verve de Molière.

En quelques mots pour ceux qui perdaient rapidement le fil du cours de français au lycée : Dom Juan est un homme abominable qui épouse chaque femme qu’il souhaite posséder, ne rembourse aucun emprunt, fait pleurer son propre père et manipule chaque protagoniste. Plus qu’un libertin, Dom Juan se fiche de sa parole. Les promesses n’ont de valeur que pour ceux qui y croient. Or Dom Juan ne croit à rien, surtout pas Dieu, et certainement pas aux promesses. Evidemment, cela finira mal – chaque personnage chutant à sa manière.

Ça joue, ça sue, c’est une prestation

On commence par saluer les prestations du duo maître-valet, incarnés respectivement par Nicolas Bouchaud et Vincent Guédon. Le spectacle tient sur ces deux personnages omniprésents, délivrés ici avec constance et humour. D’ailleurs, la petite taille de la troupe permet d’offrir à chacun des six acteurs une présence scénique importante, et la performance collective témoigne d’une belle unité sur les planches.

Le personnage central, Dom Juan, nous parvient au travers des siècles, toujours d’actualité, toujours énigmatique. La violence inhérente au personnage, notamment dans ses relations aux femmes-conquêtes, n’est pas diminué. Bien au contraire, lorsque les lumières s’éteignent, lorsqu’il déambule en salle, on le sent prédateur, possible violeur en liberté parmi nous. Ce Dom Juan n’est pas à la recherche de son simple plaisir : il se réjouit de tout détruire sur son passage.

Une mise en scène ancrée dans le présent et parfois fourre-tout

La pièce se joue avec le public : improvisations, faces publics, clown, interactions avec la salle et autres amusements nous raccrochent sans cesse au plateau. Plus encore, les acteurs jouent les uns avec les autres mais aussi avec les spectateurs, comme un groupe d’enfants qui miment les interactions des adultes. Lorsqu’Elvire arrive en tenue d’Indienne d’Amérique, on se demande si l’histoire est incarnée par des enfants gâtés, se battant chacun pour montrer qu’ils ont le plus beau rôle. Est-ce la sainte Elvire, le fière père, Dom Juan ou les frères qui méritent le respect et remportent la palme de l’honnêteté ? On s’y perd, et pris de doute, on se dit qu’ils ont bien de la chance de pouvoir s’affairer de la sorte à occuper l’espace sonore de leur belle vision de la vie, tandis que le créancier et Sganarelle peinent à se faire entendre.

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La scénographie pourrait sans doute être qualifiée de « rock », en tout cas elle mélange des effets visuels, écrans, khol aux yeux et autres baroqueries. Si certaines trouvailles jouent avec les mots – notamment pour le père de Dom Juan enfariné -, d’autres peuvent laisser indifférent ou perplexe. Les plus habitués au paysage scénique contemporain sauront d’avance ce que signifient les seaux et les nombreuses bâches au sol, les plus bienveillants s’émerveilleront continuellement des ambiances grandioses, les analytiques auront un sentiment de bordel non-maitrisé. Peut-être aurait-on voulu un poil plus de simplicité, quoiqu’on pourrait craindre d’y perdre une partie essentielle de l’effronterie de Dom Juan.

Entre effronterie et conformisme

Ce Dom Juan a la particularité d’être plus vieux que son père, effrayant et peu aimable, malgré une lucidité qui nous le rend sympathique. Le paradoxe du personnage est si bien représenté, qu’il est difficile de dire si cette production prend partie avec ou contre lui. Des touches de modernité, comme une lecture de Sade et une scène de crooner rajoutent à l’impétuosité du récit. Notre Dom Juan a même demandé s’il y avait une Fatima dans la salle, c’est dire comme on est dans l’air du temps (ndlr: il n’y en avait pas à l’Odéon ce soir).

Et pourtant, les personnages peinent à être modernisés au point de casser les standards du récit. Les personnages féminins, déjà peu lotis en texte, sont peu mis en valeur par les choix scéniques – sans parler des costumes -, et de ce fait peu présents, alors même que les femmes auraient leur place dans une relecture moderne du mythe. Tous les personnages secondaires initialement masculins restent des hommes – à l’exception d’un valet, pour être juste -, malgré les profonds changements de la société et du public de 2016. Un peu de fantaisie dans ce domaine nous aurait interpellés. Mais cela ne doit pas minimiser la très grande qualité du spectacle.

Avec qui y aller ? Les fans de Molière, les bacheliers et bachelières, votre ami qui a un avis sur tout, votre copine super endettée, vos enfants ingrats.


Crédit photo : Jean-Louis Fernandez

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