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Poil de Carotte de Jules Renard par Silvia Costa

De la solitude dans la singularité

Du 17/09 au 02/10/2017 au Théâtre de Nanterre-Amandiers, puis du 11/10 au 15/10/17 au théâtre de la Commune à Aubervilliers | Durée : 1h | Pour y aller

Il est de ces spectacles jeune public qui parviennent à rassembler les âges par la poésie qu’ils portent. C’est le cas de la dernière production de la metteuse en scène Silvia Costa, présentée dans le cadre du Festival d’Automne dans plusieurs théâtres d’Île-de-France.

Silvia Costa nous avait déjà ravis la saison dernière avec son spectacle Quello che di più grande l’uomo ha realizzato sulla terra au théâtre de Gennevilliers. Elle nous offre ici son interprétation du conte quelque peu délaissé de Jules Renard, Poil de Carotte. Troublant de sincérité, son travail appartient au théâtre qui porte son spectateur, et lui parle dans son individualité.

Temps suspendu

La pièce s’ouvre sur une première partie qui frappe par la proximité qu’elle met en place entre les comédiens et le public. Le décor se déploie dans l’ensemble de la salle et nous enveloppe dans son univers qui évoque la ferme : les matières et les odeurs sont là. Lorsqu’entre en scène Poil de Carotte, le climat est au jeu et à la complicité : on est entraîné dans le monde du petit garçon espiègle, auquel on ne peut que s’attacher.

S’ensuit une succession de tableaux très graphiques, à laquelle la composition de Lorenzo Tomio vient encore ajouter du grain par sa délicatesse et sa légèreté. Les toiles peintes, filtres et lumières de couleur se succèdent fluidement, comme une série de souvenirs. Malgré sa noirceur, l’atmosphère est rendue proche de l’enchantement, et nous fait évoluer au rythme des émois du petit garçon, qui est interprété par une Delphine Chuillot pleine d’énergie et d’aisance. Les différents épisodes relatent ici non-plus seulement la narration, mais donnent à deviner le ressenti des différents personnages, avec une intimité et une délicatesse inouïs. L’attention des enfants est quant à elle gardée tout au long du spectacle, par l’enchaînement de contrastes et de couleurs éclatants, ainsi que par un rythme assez rapide, et une complicité entre comédiens et public. Public auquel Poil de Carotte parle régulièrement.

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Un regard indulgent sur l’individu

L’attention portée ici par Silvia Costa sur les personnages est d’une bienveillance qui pourrait évoquer une pièce de Tchekhov : il ne s’agit pas ici de désigner des responsables, ou de prendre parti à la narration, mais plutôt de se figurer avec le plus d’impartialité possible ce que chacun peut ressentir. Poil de Carotte est-il réellement martyrisé par sa mère, dans l’indifférence voire la complicité des autres membres de sa famille ? Son sentiment d’être rejeté n’est-il pas en partie interne, dans la mesure où il se place lui-même en marge ? Peu importe : s’il nous est impossible de comprendre comment un tel équilibre a pu se mettre en place, la relation qu’entretient le petit garçon au monde extérieur est authentique, et pose la question de la difficulté que peut présenter le rapport à autrui, du fait des différents regards que chacun peut porter sur le monde et des réalités différentes qu’ils induisent.

Cette fine impartialité est d’autant plus agréable que l’on s’adresse ici initialement à un public d’enfants, mais que c’est elle aussi qui donne au message de la metteuse en scène son universalité. Elle est notamment mise en avant par la place qui est accordée par exemple au personnage de la nourrice. On apprend à la connaître avant le déroulé des événements, au sein desquels on pourrait la percevoir comme indifférente. Les autres personnages, si on les avait pris à part au démarrage de la pièce, ne nous auraient-ils pas eux aussi montré une face touchante de leur personnalité, qui puisse dissiper nos doutes quant à leur éventuelle culpabilité ?

Cette indulgence est d’autant plus accentuée par le jeu des comédiens. Malgré leurs costumes et maquillages qui accentuent les traits de personnalité négatifs de leur personnage et une gestuelle lente et marquée, ils gardent un jeu naturel et léger. Comme si l’on avait sur le plan visuel la version configuration presque manichéenne du conte, mais avec une forme et des procédés de jeu qui la remettaient elle-même en question.

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Poil de Carotte, une révolte dans un corps d’enfant ?

Cette fraîcheur d’interprétation met en avant la subtilité du personnage décrit par Jules Renard dans son ouvrage. Derrière ses allures turbulentes, Poil de Carotte possède un univers en profonde inadéquation avec celui de son entourage : on est au cœur d’un conflit né avant tout d’une incapacité entre ces différents protagonistes à se comprendre. Les questionnements de l’enfant et son regard, loin de se vouloir provocants, reflètent davantage un recul sur le système qui l’entoure – ici la famille, avec ses codes et sa hiérarchie.

La scène durant laquelle Poil de Carotte tente d’expliquer à son père et son frère ce qu’il ressent à leur égard est très juste : si ce qu’il dit peut être mal interprété, sa pensée révèle surtout la grandeur et l’entièreté d’un personnage qui a besoin de comprendre, et donc de remettre en question ce qui l’entoure et ce qu’il ressent, avant d’obéir aux règles ou au contraire de s’en affranchir. Comme s’il n’existait pas d’adhésion par défaut possible pour le petit garçon.

Ce classique de la littérature enfantine touche avec justesse la question de la quête de soi au sein d’une organisation pleine de conventions. L’aliénation que ressent Poil de Carotte à l’idée de faire une chose avec laquelle il ne serait pas d’accord n’est-elle pas à l’origine de toute révolte ?

On ressort avec le sentiment qu’il paie de sa solitude sa liberté. Car c’est avec un esprit émancipé et curieux qu’il aborde cette famille à laquelle il finit par devenir étranger, comme au monde de façon générale – comme bien d’autres, quoiqu’ils soient rarement incarnés par un enfant.

Avec qui y aller ? Un.e rêveur.se, un.e libre-penseur.se, adulte ou enfant.


Crédit photo : Silvia Boschiero

Une réflexion sur “Poil de Carotte de Jules Renard par Silvia Costa

De la solitude dans la singularité

  1. 188Ciao MarcoServe un sondaggio perchè non siamo tutti allo stesso livello: ho preso corsi e ne sto prendendo finorà.Ahimè non è il caso per tutti!Col sondaggio, potrai avere ciò che vuole la maggioranza dei lettori.Poi sarà a te decidere se te la senti di portare avanti la &#1#&0;volontà228228; espressaUn saluto

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