La vie est une géniale improvisation
La vie est une géniale improvisation de Bruno Abraham-Kremer et Corine Juresco

Face-à-face

Jusqu’au 11 décembre 2016 au Lucernaire | Durée : 1h20 | Pour y aller

eugene3Deux amis égrènent un demi-siècle de leur vie à la sortie de leurs très prestigieuses études communes de philosophie au début des années 1920. Louis Beauduc, dans ses classes de Limoge, et Vladimir Jankélévitch, sautant d’un cours à un autre, d’un ouvrage à autre, d’un voyage à un autre. Ils se suivront comme ça jusqu’à la mort. Dialogue foisonnant dont on aurait aimé qu’il incarne plus le philosophe. La mémoire et l’esprit d’une époque avec ses tragédies, ses gloires et ses angles morts.

Le Rhino ne savait rien de « Janké » comme il se faisait appeler de ses élèves si ce n’est que c’était un nom, une référence, un philosophe et un musicologue, une énorme tronche.

Bruno Abraham-Kremer qui l’incarne sur scène depuis trois ans fait corps avec lui. Au point de nous rappeler avant de commencer que sa mère avait été élève de Vladimir Jankélévitch, et qu’elle l’avait emmené à ses 15 ans assister à l’une de ses conférences sur Ravel.

Et au point que sur scène plusieurs décennies plus tard, il nous lit encore ému un extrait du Traité des Vertus, publié par Jankélévitch à la sortie de la guerre. Guerre qui l’avait fait paria de l’enseignement public et poussé à la clandestinité du fait de ses ascendants juifs et russes. Des mots dont Bruno Abraham-Kremer nous dit qu’ils aident lui-même à vivre.

Ce qui dit tout de la proximité entre le comédien et le penseur. Qui apparaît dans chacune des lettres. Bruno Abraham-Kremer picore dans la vie Vladimir Jankélévitch, s’amuse de ses emportements, s’émerveille de son intelligence, l’accompagne dans son désespoir.

Plus de proximité du comédien à son sujet

Et pourtant cette proximité fusionnelle ne transpire pas. Ou du moins, on aurait souhaité qu’elle transpire plus. Les lettres nous sont lues. Ce qui a pour effet qu’on reste un peu à distance du géant, comme si on se refusait à essayer de l’incarner. Bruno Abraham-Kremer se tient sur scène avec le cahier des lettres entre Jankélévitch et Beauduc, ainsi qu’il le fait depuis la première du spectacle au Festival de la Correspondance de Grignan en juillet 2012.

Ce qui fait que le texte nous est donné, qu’on peut se concentrer sur lui, mais qu’on y a regretté un surplus de consistance scénique, la mise au point opérée par la mise en scène et un texte su sur le fil du rasoir. Pourquoi avoir préféré la lecture ? Pourquoi ne pas davantage le caractériser Vladimir Jankélévitch ? Ou nous le faire connaître d’une certaine façon autrement que comme un sorbonnard « pourri d’intellect » comme il dit de lui-même dans une de ses lettres.

Silence sur l’Algérie

Aussi, et là Bruno Abraham-Kremer n’y est pour rien, on a trouvé très significatif le décalage qui existe dans les lettres du philosophe entre la place accordée au génocide de la Seconde Guerre mondiale, et le silence sur l’Algérie. Là où, apprend-t-on au détour d’une de ses lettres à Beauduc, il épouse une femme en secondes noces. Lui que l’on décrit dans ses biographies comme vent débout contre la guerre d’Algérie, n’a-t-il rien eu à dire de ce voyage à son meilleur ami ?

La Shoah, crime dont il tiendra responsable le peuple allemand dans son ensemble, refusant d’entretenir un quelconque lien avec l’Allemagne pendant plusieurs décennies. L’Algérie, une demi-phrase et rien de plus. Une décalage qui n’a rien à voir ni avec Bruno Abraham-Kremer ni avec Vladimir Jankélévitch ni avec Louis Beauduc. Qui nous a interpellé cependant.

Avec qui y aller ? Un postier philosophe.


Crédit photo : Pascal GELY

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